« Chérie ye baani, wallahi ye baani. Yerkoye ma wa ni nda dunya jar. »

Ali Farka Touré, Chérie.

Si la musique est effectivement vectrice d’émotions, d’une culture et de plusieurs savoirs faire, Ali Farka Touré s’était bel et bien approprié ces différents éléments.

Nous connaissons le plus souvent « Vieux Farka Touré » mais laissez-vous bercer au rythme du Sahel par celui que nous nommions Monsieur le maire, grand-frère ou tout simplement Ali.

Ne perdons pas plus de temps et dressons le portrait d’un des plus illustres musiciens de son temps, j’ai nommé Ali Farka Touré.

Ali Ibrahim Touré est né le 31 octobre 1939 à Kanau dans la région de Tombouctou dans l’ancien Soudan-Français. Son père est militaire et fait partie du corps des tirailleurs sénégalais.

Alors que le jeune Ali Ibrahim Touré est âgé de deux ans seulement son père décède durant la Seconde Guerre mondiale, laissant sa femme et son fils seul. Ali est issu d’une fratrie de dix enfants dont tous les garçons sont décédés. Ce qui lui vaut le surnom de « Farka » en songhai que l’on peut traduire par « l’âne » en français, faisant ainsi échos de sa survie parmi ses sœurs.

Après le décès de son père, Ali et sa mère partent s’installer aux côtés de ses oncles et de ses grands-parents à Niafunké, toujours dans la région de Tombouctou. Sa grand-mère était prêtresse et guérisseuse. Proche des esprits du fleuve Niger qu’elle connaissait par cœur, elle initia son petit-fils aux sciences occultes. Cette ouverture sur le monde de l’invisible l’accompagnera toute sa vie et sur tout enregistrement musical.

Avant ses débuts dans la musique, il collabore avec Amadou Hampâté Bâ dont nous avons déjà dressé le portrait dans précédent article, et parcourt le Mali pour y recueillir les légendes et contes oraux dans tout le Mali. Il enchaîne également les petits boulots tels que chauffeur ambulancier, cuisinier ou encore docker à Bamako dès 1954.

Il déclare :« Je ne sais ni lire ni écrire mais j’ai mon esprit, j’ai ma foi et mon cœur. Et mes doigts. »

Ayant été initié par sa grand-mère aux sciences occultes, il avait appris dès l’âge de dix ans à jouer du diurkel, une sorte de luth monocorde utilisé pour communiquer avec les esprits.

Le Soudan-Français ayant accédé à son indépendance en 1960, Ali devient musicien professionnel dans la « Troupe 117 » avec laquelle il voyage et continue de se former. S’étant formé à la guitare entre ses heures de travail, il franchit un cap en 1968 en achetant sa première guitare à six cordes en Bulgarie.

Un disque nommé Red Reccord, mettant en scène deux voix, dont celle d’Ali commence à faire parler de lui en occident et pose les prémisses de son parcours en tant que grand musicien. Mais c’est en 1976 que sa vie commence à prendre un tournant inattendu. En effet, après la sortie de son premier album intitulé Farka.

La suite nous la connaissons, des disques, des concerts et tournées qui s’enchaînent. 

Toujours très attaché à ses racines qu’il chante et glorifie, Ali devient maire de Niafunké en parallèle de sa carrière de génie de la musique. Très respecté et très aimé le grand peul contribue à faire de Niafunké (Les enfants d’une même mère) un exemple de développement dans le Sahel. Cette ville était la plus verte et la plus boisée de toute la région de Tombouctou. Il rêvait d’autosuffisance alimentaire et de la paix entre les peuples, alors l’univers lui donna la chance de mettre à bien son dessein à l’échelle de sa ville de cœur. Niafunké devient même le nom d’un de ses albums tant Ali était attaché à ses racines.

Plus tôt nous l’avons appelé génie de la musique car il est important de préciser qu’Ali chantait aussi bien en songhai, qu’en peul ou en Bamanankan. Il était gaucher et savait adapter des notes jouées au n’goni sur sa guitare. Il s’inspirait également de la musique cubaine, zaïroise mais surtout des musiques traditionnelles des ethnies peul, mandingue tamachèque, bozo, songhai et tant d’autres qui composaient le Mali.

Il décrivait sa musique comme celle du fleuve Niger pour qui il avait une profonde affection et a rendu la musique des peuples du nord du Mali accessible au monde entier. Il se disait guidé par les esprits du fleuve Niger lorsqu’il jouait et dans sa vie de manière générale, car, certains de ses contemporains toujours vivants de nos jours le décrivaient comme surdoué dans tout ce qu’il entreprenait.

Sa musique traduisait son attachement à sa terre mais aussi à différentes émotions comme la joie, la tristesse ou l’amour. Cela peut nous rappeler le blues, cependant nous ne devons pas nous y méprendre. Ali Farka Touré disait ne pas connaître le blues car en Afrique il n’y a pas de blues. Selon lui, c’est la réunification de plusieurs courants et traditions musicales aux États-Unis depuis des siècles qui aurait donné le blues.

Lorsqu’il a écouté du blues pour la première fois il pensait que cette musique était originaire du continent africain tant les rythmiques et accords lui semblaient familiers.

Toujours très respectueux des esprits, Ali n’hésitait pas à ne pas jouer certains morceaux ou dans certaines pièces car il sentait la présence de mauvais génies.

Après une vie remplie de péripéties, des débuts difficiles, Ali Ibrahim Farka Touré s’éteint le 6 mars 2006 à Bamako après avoir reçu un troisième Grammy Award pour son album In The Heart of the Moon. Son cancer l’ayant fortement affaibli et étant paralysé depuis un certain temps, le maire de Niafunké s’éteint et laisse derrière lui un héritage considérable. Sa dépouille est inhumée à Niafunké où il avait élu domicile.

En parlant de son héritage, il est important de constater dans un premier temps que ce dernier ne s’est pas seulement transmis à travers sa musique mais surtout à travers son attitude. Tous les gens l’ayant côtoyé ont conservé une part de ce grand homme en eux et prennent à cœur le rôle de grand frère pour les générations à venir. 

Bien que cet héritage soit mis à mal depuis 2012 par les islamistes dont l’ombre plane sur le nord du Mali. 

De ses nombreux enfants, seul un est devenu chanteur et innove à travers les sentiers creusés par son père, il s’agit ni plus ni moins du dénommé Vieux Farka Touré, qui fait parler de lui au-delà des frontières du Mali. Après avoir été initié par son père lors d’une de ses tournées en France, ce dernier a pris goût à la musique et la chanson et en fait son cheval de bataille comme son père avant lui.

Si nous vous avons parlé d’Ali Farka Touré aujourd’hui c’est parce qu’en mars 2023 est sorti un nouvel album posthume nommé Voyageur et reprenant certains titres phares comme Chérie, interprété par Ali et Oumou Sangaré après un enregistrement à Londres en 1995.

Voici comment un Peul prédestiné à mener une vie banale au nord Mali s’est retrouvé à jouer avec les plus grands comme le guitariste Fodéba Keïta en 1956 et à devenir une icône majeure de la musique sahélienne.

Samuel Delengaigne

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