« Coulibaly massasi ! Coulibaly Bitonsi ! » Amadou et Mariam, Coulibaly, 2004.

Nous ne pouvions rêver d’une meilleure accroche que ces paroles de chansons des époux Bagayoko pour introduire notre sujet. Dans leur titre Coulibaly Amadou et Mariam font l’éloge des descendants du fondateur du royaume Bambara de Ségou (Sègu), Mamary Coulibaly, connu sous le nom de Biton Coulibaly qui a régné de 1710 à 1755.

Il est perçu comme le fer de lance d’un royaume qui perdura jusqu’au début des années 1860.

Sègu est une ville située au nord est de Bamako, dans la région du Macina au Mali. Le couple Bagayoko rappelle que les Coulibaly sont issus de la ligné des rois, « Massasi », et de la lignée de Biton, « Bitonsi ».

Cependant, le nom royaume reste à nuancer. Le terme exact pour parler du Royaume Bambara serait le Sègu Fanga, signifiant  « La force » de Ségu car l’autorité était établie par la violence. Nous ne parlons plus de roi en Bambara mais de « Faama », le détenteur de la force.

Les Bamananw de Sègu s’organisent hiérarchiquement en groupes sociaux, et en trois principes. Les sègukaw se départageaient entre les « horonw » ou les libres. Les « Nyamakalaw » aussi appelés gens de métier, où sont regroupés les « Jéliw » et les « Numuw » qui sont les griots et les forgerons. Les « Jonw », sont des esclaves employés comme soldats. Leur corps armé se fait appeler « Tonjon », l’association d’esclaves et est dirigée par un « Tontigi », le chef de l’association, en outre le Faama.

Les Bamananw de Sègu, obéissent à des principes : le premier étant « Né bè boliw son » soit arrosé de sang les fétiches (Boliw), qui renvoie au fait de perpétrer des sacrifices pour les fétiches.

Le deuxième : « Né tè siran Ala ɲè » ou « Je ne crains pas Dieu »(Ala). Et enfin « Né bè dolo min » l’équivalent de « Je bois le dolo », une boisson alcoolisée faite à partir de mil.

Avec ces données préliminaires nous pouvons analyser notre sujet au mieux afin d’étudier et comprendre les relations entre la magie, les cultes traditionnels et l’Islam dans le Sègu Fanga. Nous verrons tout d’abord que le Sègu Fanga repose sur des cultes traditionnels et croyances propre à lui-même. Enfin, nous étudierons la notion d’Islam à Sègu.

 

I- La « banmanaya » entre cultes traditionnels et magie :

Tout d’abord, voyons qui sont les Bamananw pour étudier au mieux leur société.

Selon l’anthropologue français Jean Bazin, dans son essai consacré aux Bambara, soit À chacun son Bambara. L’auteur écrit que selon les moments de l’histoire la description du Bamanan changeait. Dans son essaie nous passons d’une « race conquérante » décrite par Heinrich Bart au XIXème siècle, à des cultivateurs voleurs devant être dressé durant la conquête coloniale.

Les Bamananw étaient soit des « tirailleurs solides » ou décrits comme des « penseurs » comme l’ethnologue française Germaine Dieterlen l’écrivit dans La Religion Bambara.

Il n’y a une polysémie de ce nom due à une porosité de l’ethnicité dans ces civilisations. Ils furent décrits bamananw soit par leurs activités ou encore par la vision que les autres peuples ou ethnies portaient sur eux.

Cependant, si la définition exacte de Bamanan reste abstraite, une fait l’unanimité.

Le Bamanan est insoumis aux religions du livre, cela se traduit par le préfixe « Ban » traduisant le refus, et « Mana » signifiant le maître interprété comme  « Insoumis à l’Islam ».

Les Bamananw pratiquent des cultes traditionnels autour des boliw au sein du Sègu Fanga . Nous pouvons donner l’exemple qui nous est rapporté dans Acteurs et Valeurs dans l’épopée Bambara de Ségou publié dans le volume 6 de la Revue Canadienne des Études Africaines en 2009 par Lilyan Kesteloot.

« Monzon capturera deux de ses chefs de villages pour les sacrifier à ses fétiches lors de son mariage, sans que ce fait entraîne la moindre critique du griot qui raconte aujourd’hui cette histoire. Le chef peut abuser, cela n’étonne personne. »page 33.

C’est grâce aux boliw que le Faama tenait sa puissance et pouvait alors utiliser le Fanga pour soumettre les villages et autres espaces où il arrivait à s’étendre.

Le poids de cette soumission se caractérisait par une chose : L’impôt plus communément appelé Disongo, le prix du miel. Miel qui était utilisé lors de la confection de boissons alcoolisées, Dikolen ou « miel lavé ». Ce Disongo va se transformer peu à peu avec l’apogée du Sègu Fanga en Nîsongo, le prix de l’âme.

Avec ces deux aspects de la société bamanan de Sègu nous rejoignons les principes énoncés lors de notre introduction, à rappeler :« Né bè boliw son » et « Né bè dolo min ». Quant au deuxième principe et aussi le plus fondamental pour notre sujet ; à savoir ; « Né tè siran Ala ɲè » prend alors tout son sens lorsque nous observons la cosmogonie bamanan. Ils croient en un dieu créateur qui était nommé Ngala à Sègu, nous précisons la zone géographique, car les régions éloignées des influences musulmanes ont gardé les termes Ka et San pour désigner le ciel et Dieu, comme nous l’explique Tal Tamari au milieu des années 2000 dans le chapitre onze prénommé Les religions au Mali, cent-vingt ans de regard ethnographique de son ouvrage Hommes et sociétés. Les Bamananw ne prient pas Ngala et ne le craignent. Cette absence de peur est illustrée dans un article de Charlie Hebdo de Francis Simonis, du 22 août 2018 :  Da Monzon Diarra ou la force de Ségou. Dans un passage, le maître de conférences relate un événement s’étant déroulé sous le règne de Da Monson Diarra (1808-1827). Faama Da aurait ordonné aux  tonjonw de braquer leurs fusils vers le ciel et de tirer afin de montrer à Dieu qu’il était plus fort que lui.

Cependant, les sègukaw se méfient des génies et autres divinités qui les entourent, comme ceux du fleuve Niger comme Fâro.

Fâro est décrit sur le site Nofi Média créé par Christian Dzellat-Nkoussou et Doudou-Jacques Faty, comme « maître de la Parole, père de toutes les divinités de l’air et de l’eau, il trône au septième ciel et envoie la pluie bienfaisante. Sa couleur est blanche. C’est Faro qui créa la première femme, Mousso Koroni, terre nourricière, mère de l’humanité. »

Par ailleurs les sègukaw peuvent être amenés à négocier avec eux, comme ceci fut le cas pour le premier Faama de Sègu. Ce passage de la création du Sègu Fanga est illustrée à travers la série de Boubacar Sidibé :  Les rois de Ségou.

Après avoir pactisé avec Fâro, Biton reçoit des pouvoirs et la garantie d’être un homme puissant s’il suit les conseils des génies des eaux.

En entretenant un lien privilégié avec Fâro, le Faama est aussi jitigi ni môgôtigi, maître des eaux, donc du fleuve, et aussi des hommes.

Yves Person, un ancien administrateur colonial et professeur d’Histoire de l’Afrique dans sa synthèse :Ngolo Jara ou la force de Ségou, fait référence au mythe de l’anneau d’or de Ngolo Diarra (1766-1790).

Donné en guise d’impôt par sa famille à Biton Coulibaly,  Ngolo s’était vu confier un anneau par le Faama. Après se l’être fait dérobé et jeté dans le fleuve par ses frères, Biton le condamne à mort. C’est en mangeant un poisson avant son exécution qu’il retrouve l’anneau et évite la mort. Interprétons cela comme une manière de légitimer le lien des Ngolosiwavec Fâro, car à Sègu rien n’arrive par hasard. Ce rapport à la magie est tel que lorsqu’un Faama meurt, la raison de sa mort est liée au fait que ses boliw ne le protégeaient plus. «  Ce ne sont pas des dieux qui tombent, mais des hommes qui ont perdu leur force… » Lilyan Kesteloot, Acteurs et Valeurs dans l’épopée Bambara de Ségou, p.34.

Lorsque les tonjonw partaient en guerre contre une ville voisine et qu’ils perdaient une bataille, un rituel de gestes ou de paroles était effectué sur les conseils d’un marabout.

« C’est la magie d’un féticheur […] qui renversera l’obstacle. »  Lilyan Kesteloot Acteurs et Valeurs dans l’épopée Bambara de Ségou, p.37.

Le marabout donnait une liste de tâches à faire pour contrer les pouvoirs des boliw et du Faama pris pour cibles. « Avant de vaincre physiquement son ennemi, il faut le vaincre magiquement ! » F.Simonis, Da Monzon Diarra ou la force de Ségou.

Ces rites et croyances des Bamananw ont amené à la confection de masques à l’effigie de certains animaux devenus à terme les symboles des sociétés initiatiques comme le Ciwara ou « animal de paille », de la société Kono.

Si le marabout est perçu comme un intermédiaire entre les forces invisibles et les humains, le Donso, le chasseur, a aussi ce don.

Le donso est confronté au quotidien aux forces occultes et au nyama ; l’âme ; des êtres vivants qu’il chasse.

Il est aussi reconnu pour ses qualités de guérisseur. Il était fort probable que Biton Coulibaly en soit un avant son arrivée au pouvoir.

Tout ce que nous venons de décrire forme la banmanaya, l’attitude Bamanan qui rentre en confrontation avec l’Islam véhiculé par le nord du Sahara, mais les rapports entre les Bamananw et les musulmans étaient plus complexe qu’on ne le pense.

II- Bamanan et Islam : Un mariage impossible ?

Pour les pratiquants des religions du livre les Bamananw sont des kouffar.

Les Bamananw eux, sont extrêmement tolérants envers ceux dont les cultes sont différents.

Biton Coulibaly avait fait ériger une mosquée pour sa mère sans être musulman pour autant. La pratique d’autres cultes à côté des cultes Bambara est normale dans le Sègu Fanga. Les Julaw, des commerçants venant du sud dont la langue est similaire au bambara, les surakaw et burduamew (arabes et touaregs) vivent à Sègu et sont liés par l’Islam.

Les Peul soumis au Sègu Fanga, sont musulmans, mais utilisent le bambara comme langue véhiculaire. Ces communautés n’étaient pas les seules à pratiquer l’Islam à Sègu, les Saracolé et les Soninké, souvent appelés Marka, se définissent aussi par cette religion.

C’étaient des marabouts musulmans qui confectionnaient des amulettes et autres protections avec sourates coraniques et des gouttes d’eau ayant servies à nettoyer les tablettes en bois où été inscrits des versets (Basiji).

Le bracelet en cuir de Da Monzon Diarra, rapporté par Jean Bazin dans son livre prénommé La construction d’un récit Historique à la p.441, en est un exemple parfait. « Entre-temps, Faama Da s’était fait faire un sortilège par les mori (marabouts) ils lui avaient procuré un bracelet de cuir qu’il portait au bras droit. »

« Alors Faama Da, avec son sortilège au bras […] Le bracelet de cuir se dilata et éclata ; il se défit de son bras, se mit À rougir comme du feu et plongea enfin dans le fleuve. »

Il était pratique pour les communautés nomades d’être musulmane, car il est difficile de prendre ses boliw sur plusieurs jours ou semaines de voyage.

Tal Tamari ajoute ceci à la page 269 dans Les religions au Mali, cent vingt ans de regard ethnographique :«nous avons montré que de nombreux éléments de la liturgie des religions traditionnelles correspondent à des énoncés du Coran ou bien de la théologie scolastique musulmane. »

Il poursuit : « Ajoutons encore que les autels des sociétés initiatiques bambara du Kànà ,[…],  ressemblent à des mosquées miniatures ; qu’en considérant les photos des kara, ces longues planches en bois sur lesquelles sont fréquemment gravés ou tracés des signes destinés à être « lus », il est difficile de ne pas songer aux tablettes coraniques, […], qu’enfin il n’est pas indifférent que de nombreux objets cultuels, […] censés provenir de La Mecque. »

Un exemple qui nous est donné dans la synthèse d’Yves Person, Ngolo Jara ou la force de Ségou, à la page 297 l’auteur nous décrit un passage de la vie du futur père des Ngolosiw. Après avoir été éloigné de Sègu, Ngolo Jara est attaché à une caravane avec des esclaves. Il devait même être vendu comme esclave, « Or l’imam de la ville se l’attache, lui apprend le Coran et, le considérant comme converti, le libère… »

Cet épisode de la vie de Ngolo Jara nous montre que ce qui devait faire office de frontière avec les cultes traditionnels des Bamananw peut être un liant entre deux visions du monde.

Nous avons une double vision des faits, d’un côté nous avons des Bamananw de Sègu  leurs cultes et croyances traditionnels tandis que certains écrits comme ceux de Tal Tamari ou d’autres sources décrivent une banmanaya très imprégnée de l’Islam. Cependant, si nous analysions en profondeur notre sujet, les faits voudraient que les religions traditionnelles sègukaw aient eu un ancrage plus profond. L’Islam imposait souvent une bureaucratie et la confection de traces écrites, or dans le cas de Sègu les seules traces écrites qui demeurent sont celles de voyageurs arabes ou européens rédigées entre les XVIème et XIXème siècles comme la description faite par Mungo Park.

Conclusion :

En définitive, nous pouvons dire que les cultes traditionnels et l’Islam à Sègu sont deux visions  du monde distinctes dans cette entité politique, même s’il nous paraît aujourd’hui difficile d’imaginer un retour sur « grand écran » de ces cultes anciens dans une société islamisée à plus de 90 %. La tolérance des ségoviens envers d’autres cultes qu’ils associaient à de la magie, ainsi que la mise en place d’un « Islam Africanisé » ou porté sur le Soufisme semble être des éléments ayant permis cette cohabitation. Les bamananw avaient les cases à boliw et les communautés Fulanw, Marka, Burudamew et Surakaw avaient les mosquées dans Sègu.

Mais cet équilibre entre Islam et cultes traditionnels a été ébranlé suite à la défaite de Sègu face aux Peul en 1818 et la soumission à l’empire Toucouleur en 1861 par El Hadj Oumar Tall .

Bibliographie et sitographie :

J.BAZIN, Bambara : paysage politique, rites et croyances, Encyclopédie Universalis : https://www.universalis.fr/encyclopedie/bambara/2-paysage-politique-rites-et-croyances/

T.TAMARI, « Les religions au Mali, cent vingt ans de regard ethnographique », in : Hommes et sociétés, Karthala, Paris, 2016, p239-292.

L. KESTELOOT, « Acteurs et valeurs dans l’épopée bambara de Ségou », Revue Canadienne des Études Africaines [en ligne], 1972, Vol. 6, No. 1,  http://www.jstor.org/stable/484150 (consulté le 06/03/2024).

F.SIMONIS, « Da Monzo Diarra ou la force de Ségou », Charlie Hebdo [en ligne], 2018,Ep.7,  No. 1361, https://charliehebdo.fr/2020/08/societe/grandes-figures-histoire-afrique-episode-7-da-monzon-diarra-ou-la-force-de-segou/ (consulté le 05/03/2024).

C.DZELLAT-NKOUSSOU ; D-J.FATY, Nofi Media : Les Bambara [en ligne], 2014. https://www.nofi.media/2014/10/les-bambaras/1766 (consulté le 05/03/2024).

J.BRUNET-JAILLY, J.CHARMES, D.KONATE, Le Mali contemporain, Éditions Tombouctou, Tombouctou, 2014.

Y.PERSON, Ngolo Jara ou la force de Ségou, Jeune Afrique, Paris, 1978.

J.BAZIN, A chacun son Bambara, Poche/Sciences Humaines et Sociales, La Découverte, Paris, 2005.

J.BAZIN, Cahier d’études africaines : la production d’un récit historique, 1979.

L.KESTELOOT, A.TRAORE, J-B.TRAORE, A.H. BÂ, Da Monzon de Ségou, Nouvelle Édition Numérique Africaine, Sénégal, 1905.

B.SIDIBE, Les rois de Ségou [vidéo], Office Radio Télévisé du Mali, Brico Films, Sarama Films, Mali, 2010, (26 épisodes de 21 minutes).

B.DIAGNE, « N’tomo, société d’initiation des enfants mandingues », Histoires d’Afrique [en ligne], 2023,https://hida-media.com/2023/01/17/le-ntomo-societe-dinitiation-des-enfants-mandingues/ (consulté le 05/03/2024).

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