De Tsingoni à Dzaoudzi, de Maore à Mayotte : l’histoire d’une île-pont sacrifiée
Le territoire de Mayotte, connu localement sous le nom de Maore, est constitué d’une grande île (Grande Terre) de 363 km² entourée d’une trentaine de petites îles. L’île de Mayotte, comme le reste de l’archipel des Comores, a probablement servi de route aux chasseurs-cueilleurs africains de l’Holocène qui se rendaient à Madagascar en sautant d’île en île depuis l’Afrique de l’Est, comme en témoignent les découvertes d’outils en pierre et d’os portant des marques d’outils sur des sites de Madagascar datés de 2288-2035 avant J.-C. et de 402-204 avant J.-C. Les preuves directes provenant des sites archéologiques connus à Mayotte même suggèrent toutefois que l’implantation humaine a commencé au cours du 1er millénaire de l’ère commune, avec des vagues successives de migration qui se sont poursuivies jusqu’à la période moderne.

Avant sa colonisation, Mayotte était une plaque tournante florissante de l’océan Indien, un carrefour culturel et commercial lié à l’Afrique de l’Est, à Madagascar et au monde musulman. Pourtant, sous la gouvernance française, cette mémoire millénaire est ignorée ou déformée. Cet article retrace le parcours historique de l’île — de 800 à 1841 — pour montrer comment la France a étouffé son identité.
1. Un carrefour antique (800–1100)
Le premier établissement permanent de Mayotte est apparu à Dembeni, un site de 5 hectares occupé du IXe au XIe siècle par une communauté mixte d’agriculteurs et de pêcheurs.
Mayotte — ou Maore — devint donc bien plus qu’une simple escale. Dès le IXe siècle, cet ancien site ressemble à une ville : ses maisons rectilignes en torchis et en clayonnage abritaient une élite marchande intégrée dans les réseaux swahilis, persans, arabes, chinois. L’île échangeait du cristal, de la céramique, des objets précieux. Ces connexions attestent une société urbaine, cosmopolite, bâtie par ses propres Maorais, longtemps avant toute intrusion étrangère.

La culture matérielle du site se compose principalement de poterie locale « TIW » (Triangular incised ware), qui est la signature matérielle des groupes de langue swahili sur la côte est de l’Afrique. On y trouve également des objets importés d’origine abbasside, persane et chinoise, ainsi que des vases en schiste chlorite de Madagascar et des objets en verre d’Égypte.
2. L’émergence du pouvoir shirazi : Renaissance politique (XIe–XVe)
Au siècle du commerce transocéanique, la société mahoraise s’organise en chefferies indépendantes que les chroniques locales attribuent aux Fani, titre désignant les souverains locaux. Les Fani apparaissent pour la première fois dans des documents écrits dans le récit de 1614 du capitaine anglais Walter Peyton, qui mentionne que le père du roi de l’île s’appelait Fani Moheli. Quelques années plus tôt, en 1611, un autre récit note que ce roi s’appelait Sariffo booboocarree [Sharifu Aboubacari], ce qui indique des liens avec les groupes sharifiens du Hejaz.
Les listes traditionnelles de rois, les récits oraux et les chroniques ultérieures de cette période font état d’une histoire complexe de mariages dynastiques entre les familles de l’élite locale et les familles immigrées de la côte swahilie qui s’appelaient elles-mêmes shirazis. Il y a également eu des mariages avec les Sakalava de Madagascar et les familles sharifiennes de Pate/Yémen. Étant donné le caractère matrilinéaire de la société comorienne, les traditions historiques concernant ces mariages entre élites font référence à des femmes comme fondatrices de lignées importantes et mentionnent parfois des mariages avec des princesses étrangères – au lieu de princes – puisque le pouvoir était souvent transmis par la lignée féminine.
Les récits oraux indiquent que la dynastie Fani a pris fin avec l’établissement de la dynastie Shirazi à la fin du XVe siècle, à l’apogée du sultanat de Kilwa. Les historiens suggèrent que ces traditions shirazi résultent de la migration des familles d’élite de Kilwa vers l’archipel des Comores au XVe siècle (où elles sont attestées à Ngazidja et Nzwani) et la côte sud swahilie à Tungi au Mozambique. Aux Comores, le fondateur de la dynastie shirazi, Hassan, aurait vécu à Nzwani d’où il aurait envoyé son fils Mohammed à Mayotte, où ce dernier aurait épousé la fille du fani de Mtsamboro.

3. Un sultanat moderne et autonome (XVIe–XVIIIe)
Entre les XVe et XVIe siècles, des institutions politiques centralisées ont émergé sur l’île, avec des rois appelés wafaume (mot swahili pour roi), qui ont unifié les chefferies antérieures dans le contexte d’une hiérarchisation sociale croissante. Dans la société hiérarchisée de Mayotte, l’aristocratie résidait dans des zones urbaines comme Tsingoni et Mtsamboro tandis que la campagne était peuplée de paysans libres et d’esclaves vivant dans de petits hameaux.
L’irruption des Européens sur les côtes d’Afrique de l’Est au XVIe siècle n’a pas été ressentie à Mayotte, les îles étant restées à la périphérie de l’empire maritime portugais qui englobait une partie de la côte swahilie.
Vers 1506, un capitaine portugais à Kilwa mentionne l’île de « Maotoe » (Mayotte) parmi les six îles de l’archipel des Comores dont les souverains musulmans approvisionnent les villes swahilies de Kilwa et Mombasa en « bétail, grand mil (sorgho), riz, gingembre, fruits et sucre ». Au milieu du XVIe siècle, le capitaine portugais Balthazar Lobo de Sousa mentionne que Mayotte est gouvernée par un seul roi et compte « 30 “villes” de 300 à 400 habitants », ce qui laisse supposer que la population de l’île dépasse les 10 000 habitants.
Selon le récit de l’amiral turc Piri Re’is, écrit entre 1521 et 1526, des navires portugais ont attaqué la capitale Tsingoni au début du XVIe siècle, mais la flotte a fait naufrage sur les récifs environnants et l’équipage a été abandonné sur l’île. Il mentionne que l’île était gouvernée par un sultan/roi (contrairement à Mwali et Ngazidja qui étaient gouvernés par des cheikhs). Le sultan de Mayotte régnait depuis Chin Kuni (Tsingoni) sur une population « noire et blanche » composée de musulmans shafiites : « Parmi eux, il n’y a pas d’hypocrisie ».
Mayotte et l’archipel des Comores sont restés des escales importantes sur les routes commerciales maritimes, transportant de l’or, de l’ivoire, du fer et des captifs, et approvisionnant les navires européens.
En 1620, le négociant français Beaulieu rencontre au large de Ngazidja deux navires en provenance de Mayotte et se dirigeant vers Lamu, leur port d’attache. Les captifs exportés de Mayotte et de l’archipel des Comores ont vraisemblablement été achetés à Madagascar, où des esclaves « Buki » (malgaches) apparaissent dans de nombreux récits des XVIe et XVIIe siècles. La description par Piri Re, au début du XVIe siècle, des îles comme des « entrepôts » pour ces captifs suggère que le commerce a eu un effet démographique sur les îles. Le nom « Ki-Bushi » pour le dialecte malgache de Mayotte est lui-même un terme dérivé du mot comorien “Bushi” pour désigner les Malgaches, semblable au mot swahili « Buki ».
4. Guerres, suzeraineté comorienne et alliances dynastiques (XVIIe–début XIXe)
Les souverains de Mayotte étaient apparentés aux souverains du Nzwani qui revendiquaient l’ancienneté et donc la suzeraineté sur Mayotte et l’île voisine de Mwali. Cependant, ces liens se sont affaiblis avec le temps et les deux îles sont entrées dans une longue période de rivalité dynastique et de guerre inter-îles dès 1614. Ces processus internes ont été exacerbés par la demande de provisions pour les navires européens et l’approvisionnement en mercenaires de ces derniers.
En 1781, le roi de Mayotte a refusé de payer un tribut au Nzwani. Le souverain de Nzwani a donc envahi l’île, forçant cette dernière à payer le tribut, après quoi les forces de Nzwani se sont retirées emmenant certains captifs. En 1791, le souverain de Nzwani envahit à nouveau Mayotte avec une flotte de 35 bateaux accompagnée de 300 mercenaires français, vraisemblablement pour obtenir un tribut et des esclaves, mais l’armée de Nzwani fut vaincue et l’île revint à l’autorité locale.
Avec l’affaiblissement du sultanat de Nzwani, Mayotte s’émancipe, résiste aux invasions pendant quelques temps. Mais c’est au cours de la dernière décennie du XVIIIe siècle que l’un des prétendants au trône Nzwani s’allie avec les Sakalava de Madagascar. Employés comme mercenaires contre son rival, ils serviront aussi à soumettre les souverains avoisinants, y compris ceux de Mayotte. La capitale Tsingoni et la ville de Mtsamboro sont mises à sac et la population de l’île s’effondre pendant l’invasion sakalava de la côte est africaine qui dure jusqu’en 1817. La dynastie régnante de Mayotte est contrainte de s’installer sur la petite île de Dzaoudzi, d’où elle conclut des alliances avec le royaume sakalava du Boina.

En 1826, le prince sakalava Andriantsoli s’enfuit de Madagascar à Mayotte, après la conquête de son royaume par le roi merina Radama Ier. Après la mort de ce dernier, Andriantsoli revient réclamer le trône du Boina, mais il est renversé dans un conflit de succession, ce qui l’oblige à s’enfuir à nouveau à Mayotte en 1832. Cependant, contrairement à son premier exil, le prince sakalava n’est pas accueilli avec générosité par le souverain, le Bwana Combo, qui tente d’expulser l’important groupe de Malgaches qui l’accompagne.
Après une série de guerres et d’alliances changeantes impliquant les trois îles de Mayotte, Nzwani et Mwali, la dynastie régnante de Mayotte a brièvement cédé l’île au souverain Nzwani, Abdallah II, en 1835. Bwana Combo reste le souverain de Mayotte tandis qu’Andriantsoli en devient le gouverneur. Bwana Combo s’associe ensuite à Abdallah II pour envahir l’île de Mwali, mais leurs forces font naufrage et les deux hommes sont exécutés par le souverain de Mwali.
5. 1841, date charnière : la mainmise française
Andriantsoli devient donc le sultan de Mayotte, mais il est considéré comme un souverain impopulaire. En 1841, conscient de la fragilité de son emprise sur l’île, Andriantsoli cède la souveraineté de Mayotte à la France : un acte de survie, non de volonté populaire.
Les révoltes de 1849, 1854, 1856 révèlent l’attachement des Maorais à leur liberté. Cependant, les Français finissent par « pacifier » les habitants de l’île tout en continuant à y importer des esclaves et des travailleurs forcés de la côte d’Afrique de l’Est pour leurs plantations de sucre.
Le dépeuplement de la fin du XVIIIe siècle et l’importation de main-d’œuvre de plantation pendant la période coloniale ont eu un effet démographique important sur l’île. En 1851, seuls 17 % des habitants étaient des Maoris de souche, tandis que 23 % venaient du reste des Comores, 26 % étaient des Malgaches et 32 % étaient originaires du Mozambique. En 1866, cependant, près de 40 % de la population étaient des Maorais, dont beaucoup avaient sans doute été acculturés dans la société locale par le biais de mariages mixtes. La grande majorité des Maorais d’aujourd’hui descendent donc d’immigrants arrivés sur l’île au XIXe siècle.
Ces processus d’acculturation et de migration continueront à jouer un rôle prépondérant dans l’identité politique et sociale de Mayotte pendant la période coloniale et joueront un rôle important lors des référendums controversés de 1974 et 1976, lorsque les habitants de l’île choisiront de rester un territoire français d’outre-mer.
Malgré son statut de département, Mayotte souffre encore aujourd’hui de sous-investissement, d’infrastructures défaillantes, de précarité et d’un chômage de masse.
6. Regards d’avenir : se réapproprier l’urgence d’un récit libérateur

Mayotte mérite une réécriture de son histoire, une revivification de sa mémoire. Pour dépasser la fatalité coloniale, il est urgent de :
- Réhabiliter et valoriser les sites archéologiques (Dembeni, Bagamoyo, Tsingoni) comme lieux de mémoire nationale.
- Soutenir la recherche historique menée depuis Mayotte, par et pour les Maorais.
- Reparler ces révoltes anticoloniales, mémoire vivante de refus du joug français.
- Redéfinir le développement de Mayotte, non selon des intérêts métropolitains, mais selon les besoins et la culture absolue de ses habitants.
Mayotte n’est ni une création « moderne » de la France, ni un département conçu pour le bien-être de sa population. C’est une île à la culture plurimillénaire, écrasée par un système centralisateur résistant à toute légitimité locale. Alors que la France continue d’y minimiser les obstacles économiques et historiques, les Maorais doivent affirmer la dignité politique et intellectuelle de leur île, non plus comme périphérie coloniale, mais comme nation insulaire riche de son passé et porteuse d’avenir.

