De Léopoldville à Kinshasa : l’odyssée de la rumba congolaise

À Léopoldville, vers 1900, les colons occupent les territoires bantous. Les villes respirent au rythme des souffrances et de l’exploitation. Sur le fleuve, on aperçoit des cargos transportant, d’un bout à l’autre du globe, des marchandises destinées aux habitants de l’autre côté de la mer.
L’année 1900 résonne comme un souffle venu d’un autre temps : celui où des hommes furent déportés vers les Amériques, emportant avec eux leurs rites, leurs croyances et leur culture. Les Amériques deviennent alors une terre de brassage culturel et ethnique où traditions hispaniques, américaines et africaines se mêlent. De cette rencontre naît un courant musical qui marquera durablement son époque : la musique afro-cubaine.
Au début du XXᵉ siècle, cette musique retrouve progressivement ses origines africaines. Avec l’apparition du disque 78 tours dans les années 1920, transmis notamment aux peuples kroumen par les cargos de marins cubains faisant escale en Afrique de l’Ouest, les populations bantoues découvrent les sonorités afro-cubaines.

En Afrique de l’Ouest, l’impact reste d’abord limité, la société étant structurée en castes où seuls les griots sont autorisés à pratiquer la musique. Toutefois, autour des sites miniers, de nombreux guitaristes émergent et reproduisent les sons entendus dans ces nouveaux enregistrements. Dans les années 1930, la musique congolaise commence ainsi à prendre forme et à révéler ses premiers acteurs majeurs.
Zacharie Elenga, surnommé « Jimmy l’Hawaïen » en raison de sa maîtrise de la guitare hawaïenne, figure parmi les pionniers de la musique congolaise. Aux côtés d’Emmanuel Tshilumba wa Baloji ou encore de Paul Ebengo, il compte parmi les premiers artisans de cette musique promise à un grand avenir.
Dans cet éveil à la modernité musicale, un groupe originaire de São Salvador, en Angola, produit une musique fortement inspirée des rythmes martiniquais et afro-cubains. C’est dans ce contexte qu’émerge Antoine Kolosoy, plus connu sous le nom de Wendo Kolosoy (ou Wendo Soy), l’un des principaux acteurs de la rumba congolaise. Sa musique mêle influences martiniquaises, rythmes bantous de la communauté zebola et sonorités cubaines. Originaire de Kisangani, il connaît un immense succès avec le titre Marie-Louise.

Avec Paul Kamba, fondateur en 1942 de l’orchestre Victoria Brazzaville, il devient l’un des grands précurseurs de la rumba congolaise. En 1948, Wendo fonde Victoria Kinshasa, contribuant à diffuser ce nouveau style musical sur le continent. Paul Mwanga poursuivra cette influence afro-cubaine avec son groupe Affeinta Jazz.
1950-1970 : l’âge d’or de la rumba congolaise
Dans les années 1950, Joseph Kabasele (Grand Kallé) et le guitariste Dr Nico deviennent des figures majeures grâce à un style novateur qui propulse la musique congolaise sur la scène internationale. Avec des titres comme Mama È, l’utilisation des guitares électriques transforme la rumba classique en une musique plus dynamique et entraînante.
Trois grandes écoles musicales structurent alors l’évolution de la rumba.
La première école : African Jazz

La première école s’affirme avec l’émergence de l’African Jazz. À l’aube des indépendances africaines, ce groupe popularise la rumba à travers le continent. En 1960, Indépendance Cha-Cha devient l’hymne des indépendances africaines et donne une dimension internationale au groupe dirigé par Grand Kallé, accompagné notamment de Tabu Ley Rochereau.
En 1964, Tabu Ley fonde Afrisa International et mène une carrière exceptionnelle avec des titres marquants comme Abidjan ou Pitié. Il est également le père du rappeur français Youssoupha.
À la même époque, le légendaire guitariste Franco Luambo Makiadi, auteur de plus de mille compositions, joue un rôle déterminant. Dans cette rivalité artistique avec Tabu Ley, émerge la rumba odemba — ou soukous — caractérisée par l’importance du sebene, passage instrumental rythmé qui influencera de nombreuses musiques africaines, comme le makossa, et même des styles d’Amérique latine tels que la champeta africaine.
Cette période voit aussi briller des artistes majeurs comme Michelino Mavatiku Visi et Sam Mangwana. Formé auprès de figures telles que Grand Kallé et Dr Nico, Michelino devient l’un des guitaristes les plus respectés de sa génération.
Parallèlement, des groupes comme les Bantous de la Capitale, Antoine Mundanda ou Papa Courant préservent un style plus folklorique intégrant des instruments traditionnels comme le malimba.

La deuxième école : OK Jazz et ses héritiers
La deuxième école est marquée par la création, en 1956, de l’OK Jazz par Franco Luambo Makiadi et Jean Serge Essous. Des formations comme African Fiesta ou Vox Africa participent également à l’évolution musicale de l’époque. Ensemble, elles enrichissent la rumba congolaise de nouvelles expérimentations rythmiques, tandis que l’influence afro-cubaine continue de se transformer.
Dans ce contexte politique tendu, certains artistes prennent position. Franklin Boukaka, engagé dans ses chansons contre les conflits politiques, est assassiné en 1972 sur ordre du pouvoir en place.
Des années 1970 aux années 1990 : naissance du soukous et du ndombolo
À partir des années 1970, une nouvelle ère s’ouvre. La musique s’africanise davantage avec l’intégration accrue des percussions et la disparition progressive de certains instruments à vent, notamment les cuivres. C’est l’émergence du soukous, puis du ndombolo dans les années 1980-1990.
Le titre Kamikaze de Youlou Mabiala marque cette période de transition. De nouveaux groupes apparaissent, notamment Zaïko Langa Langa, auquel participera Papa Wemba, formation essentielle pour comprendre l’essor du ndombolo. Ce style, issu de la fusion des courants précédents, influencera plus tard le coupé-décalé en Côte d’Ivoire.
Des artistes comme Mpongo Love ou Palata participent également à cette évolution musicale.
Malgré une présence féminine plus rare, certaines artistes marquent durablement la musique congolaise : Mbilia Bel, Tshala Muana, Abeti Masikini et Barbara Kanam comptent parmi les grandes voix féminines du genre.

Sources :
Afrisson
L’histoire de la rumba congolaise TV5 Monde
Véronique Mortaigne, « La rumba, bande-originale des mutations de la société congolaise », Le Monde, 26 septembre 2015
