Mouramani, légende noire de Mamadou Touré
Je me suis très souvent posé la question suivante : quel est le premier film réalisé par un réalisateur noir d’Afrique subsaharienne ?
Cette interrogation, en apparence simple, ouvre en réalité sur une histoire fragmentée, incomplète, parfois même effacée. Avant d’y répondre, il est nécessaire de distinguer le cinéma d’Afrique subsaharienne de celui de l’Afrique du Nord et de l’Afrique du Sud, dont le développement s’est amorcé bien plus tôt. Cette différence n’est pas anodine : elle renvoie à des contextes historiques et politiques singuliers qui ont profondément conditionné l’émergence du cinéma sur le continent africain.

Le cinéma s’est développé rapidement dans de nombreuses régions du monde. Pourtant, en Afrique – et plus particulièrement en Afrique subsaharienne – son apparition reste longtemps mal documentée. Dans un contexte colonial, les premières images filmées du continent sont majoritairement produites par des réalisateurs occidentaux. L’Afrique devient alors un objet de regard, un territoire à observer, à classer, à expliquer. Le cinéma s’y déploie essentiellement sous une forme documentaire ou anthropologique, porté par des figures telles que Jean Rouch, dont les œuvres participent à une représentation souvent marquée par l’exotisme et une lecture primitive des sociétés africaines.
Ces films, aussi importants soient-ils sur le plan historique, orientent durablement le regard porté sur le continent. En s’adressant à un spectateur souvent néophyte, ils contribuent à imposer une vision extérieure de l’Afrique, parfois réduite à des rites, des corps et des paysages, laissant peu de place à la complexité de ses histoires. Le cinéma s’implante ainsi comme un outil d’observation plus que comme un espace d’expression. Les Africains se voient longtemps privés de la possibilité de se réapproprier ce médium pour raconter leurs propres récits, leurs mythes et leurs réalités.
Ce contexte n’est pas sans conséquence. Il fait émerger, au cœur du XXᵉ siècle, une génération de jeunes réalisateurs africains animés par une ambition claire : reprendre la parole par l’image. Pour ces cinéastes, il ne s’agit plus seulement de filmer l’Afrique, mais de se filmer soi-même, de raconter depuis l’intérieur, en mobilisant à la fois les techniques modernes du cinéma et les héritages culturels locaux.

Le premier film d’Afrique subsaharienne réalisé par un Africain est Rasalama Maritiora, un documentaire consacré à Rafaravavy Rasalama, première martyre chrétienne malgache. Mais en ce qui concerne l’Afrique noire francophone, un jalon décisif est posé en 1953. Cette année-là, un jeune Guinéen de vingt-deux ans, Mamadou Touré, réalise Mouramani, légende noire.
Inspiré d’un conte mandingue, le film raconte l’histoire d’une amitié entre un jeune homme – parfois appelé Sinimory selon les régions – et un chiot. Derrière la simplicité apparente du récit se dessine pourtant un geste fondateur. Mouramani ne se contente pas de transposer une légende à l’écran : il affirme la possibilité d’un cinéma africain de fiction, porté par un regard africain, ancré dans l’oralité, les mythes et les traditions locales. À travers ce film, le cinéma devient enfin un espace où l’Afrique peut se dire elle-même.
Pourtant, Mouramani, légende noire est aujourd’hui introuvable. Aucune copie connue ne subsiste, ni dans les archives guinéennes, ni dans les fonds français. Le film semble avoir totalement disparu. Cette absence, plus encore que le film lui-même, interpelle. Elle révèle la fragilité de la mémoire cinématographique africaine et pose une question essentielle : que faisons-nous des œuvres fondatrices de notre histoire culturelle ?
La disparition de Mouramani ne constitue pas seulement la perte d’un film. Elle marque l’effacement d’un moment clé, celui où le cinéma d’Afrique noire francophone s’est affirmé comme un espace de création autonome. Elle rappelle l’urgence de préserver les archives nationales et de protéger les films africains, trop souvent menacés par l’oubli, le manque de moyens ou l’indifférence institutionnelle. Car perdre ces images, c’est aussi perdre la trace des récits que l’Afrique a tenté, dès ses débuts cinématographiques, de se réapproprier.

Références :
La légende de Sinimory (Collection IPAM)
Mouramani (Africultures)
UNESCO.La sauvegarde du patrimoine cinématographique africain.
Ramanantsoa, Philippe (réal.).Rasalama Maritiora. Madagascar, 1947. (Documentaire sur Rafaravavy Rasalama)
Haffner, Pierre.Essai sur les fondements du cinéma africain. Présence Africaine, 1978.
Rouch, Jean.La religion et la magie songhay. Presses Universitaires de France, 1960.
