« La musique est un langage universel, mais chaque culture a sa propre voix. »
— Mulatu Astatke

Lorsque l’on observe l’histoire de la musique, certaines figures se détachent comme des éclats lumineux. Mulatu Astatke fait partie de ces personnalités. Né en 1943 à Jimma, dans le sud-ouest de l’Éthiopie, il allait transformer la musique de son pays et inventer un genre unique : l’Ethio-Jazz. Une musique qui allait faire vibrer Addis-Abeba, traverser les frontières et séduire le monde entier.

Mulatu grandit entouré de sons. Les chants liturgiques de l’Église orthodoxe, les percussions locales et les mélodies populaires des marchés nourrissaient son imaginaire. Très tôt, il montre un sens inné du rythme et une curiosité insatiable pour les instruments. Enfant, il se passionne pour le krar, le masenqo et les percussions traditionnelles, tout en découvrant les sons modernes diffusés par les radios locales.

Son talent précoce attire l’attention de sa famille et de ses professeurs, et le conduit à quitter l’Éthiopie pour étudier la musique à Londres, au Royal Academy of Music, puis aux États-Unis, au Berklee College of Music.

Là, il découvre l’harmonie et l’orchestration occidentales et tombe sous le charme du jazz moderne, du funk et des percussions afro-latines. Convaincu que sa culture a sa place dans ce langage universel, Mulatu commence à expérimenter une fusion inédite : les modes pentatoniques éthiopiens appliqués à des instruments occidentaux et enrichis de rythmes syncopés.

De retour à Addis-Abeba dans les années 1960, il devient un catalyseur de changement musical. La capitale est alors un carrefour culturel où jazz, soul et musiques africaines se croisent. Mulatu forme ses premiers ensembles et orchestres, introduisant un son inédit qui mélange cuivres, claviers, guitares et percussions traditionnelles. Ses compositions, comme “Yegelle Tezeta” ou “Mulatu”, captivent le public et deviennent emblématiques de ce style que l’on appellera bientôt Ethio-Jazz.

Les années 1970 marquent un tournant décisif dans la carrière de Mulatu Astatke avec l’enregistrement de ses premiers albums en Éthiopie. Pourtant, ces disques passent relativement inaperçus à l’époque, surtout en dehors du pays. S’ils circulent dans les clubs d’Addis-Abeba et auprès de certains musiciens locaux, leur diffusion reste limitée à cause d’un marché du disque peu structuré et d’une distribution internationale quasi inexistante pour la musique éthiopienne.

La situation politique contribue également à cette invisibilité : après la révolution de 1974 et l’arrivée au pouvoir du régime militaire du Derg, la vie culturelle est profondément bouleversée. Le couvre-feu, la censure et le contrôle accru de l’État sur les médias freinent l’activité des clubs et des studios qui avaient fait la vitalité musicale de la capitale durant les années précédentes.

Ainsi, la musique de Mulatu Astatke — pourtant innovante par son mélange de jazz, de rythmes africains et de modes traditionnels éthiopiens — ne bénéficie pas à l’époque d’une véritable reconnaissance internationale. Ce n’est que plusieurs décennies plus tard que son œuvre est redécouverte et réévaluée, notamment grâce au travail d’archivage et de réédition du label français Buda Musique et à la célèbre série de compilations Éthiopiques. Des morceaux comme “Tezeta”, “Ayalew Lema” et “Mulatu Step” révèlent alors toute la richesse de son style : une sophistication harmonique héritée du jazz, combinée à des grooves hypnotiques où vibraphone, cuivres, basse et percussions dialoguent dans une architecture musicale aussi complexe que captivante. 

L’internationalisation de son œuvre s’accélère lorsque des cinéastes américains intègrent ses compositions dans leurs films. On retrouve ainsi Mulatu dans Broken Flowers de Jim Jarmusch ou The Man Who Fell to Earth, mais aussi dans des documentaires sur l’Afrique et le jazz. Ses sons deviennent des ponts culturels, inspirant des générations de musiciens de jazz, de funk, de soul et même de hip-hop.

Mulatu ne se limite jamais à la performance. Son approche pédagogique et sa curiosité musicale font de lui un ambassadeur culturel. Il organise des ateliers, enregistre avec de jeunes talents et tisse un lien fort entre tradition et modernité. Chaque morceau est une conversation entre l’Éthiopie et le monde, entre passé et présent, où les rythmes de son pays racontent des histoires universelles.

Aujourd’hui, l’Ethio-Jazz continue de rayonner. Festivals internationaux, clubs de jazz, et même playlists numériques font vivre l’héritage de Mulatu. Les sons de “Yegelle Tezeta” ou “Mulatu Step” ne sont plus seulement des morceaux : ils sont devenus un symbole de créativité, d’identité et d’ouverture culturelle. Mulatu Astatke, en combinant tradition et innovation, a créé une musique qui fait danser le monde tout en racontant l’histoire de l’Éthiopie.

Sources :

  • France 24, Mulatu Astatke et la renaissance de l’Ethio-Jazz.
  • Buda Musique, Éthiopiques : Anthologie de la musique éthiopienne moderne.
  • The Guardian, Mulatu Astatke: the father of Ethio-jazz.
  • NPR, How Mulatu Astatke Created a Sound That Bridges Cultures.

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