« Les rois du monde, ils sont délirants. »

Limsa d’Aulnay et ISHA, Fin de ce monde.

Lorsque nous contemplons l’Histoire, deux choses apparaissent comme une évidence. La première est que les Hommes ne naissent pas égaux, la deuxième est que certaines personnes semblent dès leurs enfances avoir un destin hors du commun. C’est le cas de celui qui se faisait appeler « Le lion conquérant » ou encore « Le lion de Juda ». Un homme qui a régné plus de quatre décennies sur le plus vieux royaume chrétien du continent africain si ce n’est du monde.

Aujourd’hui, nous dressons le portrait du Négus, le roi des rois : Haïlé Sélassié Ier.

Tafari Makonnen né le 23 juillet 1892 à Ejersa Goro non loin de Dire Dawa et à 35 kilomètres au nord d’Harar, dans l’est de l’Éthiopie actuelle.

Les circonstances de sa naissance étaient déjà auréolées de mythes, ce qui s’avérera être un atout lorsque le futur empereur d’Éthiopie sera amené à contrôler son image nationale et internationale. En effet, en plus de coïncidences et « d’éléments surnaturels » liés à sa naissance, il est également décrit comme le descendant direct du roi Salomon, le géniteur direct d’une dynastie vielle de 3 000 ans. Le roi Salomon aurait eu des enfants avec la reine de Saba. C’est ainsi qu’en passant par Ménélik fils de Salomon à Ménélik II fondateur de l’Ethiopie, le 225ème descendant naquis sous le nom de Tafari Makonnen.

Le jeune Tafari Makonnen est décrit comme un garçon calme, à l’air déjà trop sérieux pour son âge. Son père est un haut fonctionnaire du royaume d’Ethiopie occupant des postes importants dans l’équivalent du ministère des armées et part souvent en déplacement.

L’enfant en bas-âge a perdu sa mère tôt et est confié à des missionnaires lors des déplacements de son père. C’est auprès de cette communauté déjà bien implantée en Éthiopie que le futur Haïlé Sélassié apprend le français, un acquis qui lui servira tout au long de ses relations diplomatiques.

Le jeune notable ne perd pas de temps avant de s’initier aux relations internationales et diplomatiques puisqu’en 1924 il voyage en Italie, où il tentera d’apaiser la situation avec Benito Mussolini qui lui donnera sa promesse de ne pas attaquer l’Éthiopie. Mais aussi au Royaume-Uni et en France où il fut particulièrement bien accueilli. Cette tournée européenne intervient an après que Tafari Makonnen ait introduit son pays à la Société des Nations (la SDN). Ce détail met particulièrement en évidence le souhait d’intégrer l’Éthiopie au reste du monde, car rappelons que tout au long de son règne le Négus a tissé des liens privilégiés avec certaines puissances comme l’Union Soviétique et les États-Unis. Il siégeait aussi à certaines assemblées comme celles chapeautées par la SDN et celles des Pays non-alignés.

Après des jeux de pouvoirs, de malices et d’ententes, Tafari Makonnen parvient à faire éjecter le principal prétendant au trône qui n’est autre que son cousin Lidj Iyassou qui avait succédé à Ménélik II.

La France qui était déjà bien implantée dans la région comme nous l’avons déjà mentionné, a longtemps soutenu Haïlé Sélassié notamment de sa prise de pouvoir jusqu’à l’invasion italienne en 1935. En guise de preuves de ce soutien occidental, nous pouvons citer la présence de dignitaires et officiels de pays occidentaux présents lors de son couronnement en 1928. Tafari Makonnen devient le Négus. Deux ans plus tard, à la mort de l’impératrice d’Éthiopie, qu’il avait restreinte à un rôle de façade, il se fait couronner empereur et prend le nom d’Haïlé Sélassié signifiant « Le pouvoir de la Trinité. »

Couronnement impérial de Tafari Makonnen, le 02 novembre 1930.

Certains historiens, romanciers et médias de l’époque parlaient « d’une débauche de luxe impressionnante » en mentionnant son couronnement qui s’est terminé au bout de huit jours de fête.

Cependant, à partir de 1935 tout bascule. Les Puissances occidentales et surtout européennes s’apprêtent à rentrer en guerre et chaque État tente de placer ses pions à travers le monde. L’Italie devenue fasciste et dirigée par le Duce Benito Mussolini tente de s’approprier une place stratégique en Afrique de l’Est en envahissant l’Éthiopie. Après avoir été battue en 1896 à Adoua par l’armée de Ménélik II, il s’agissait avant tout pour Mussolini de prendre sa revanche sur l’Éthiopie et pour cela l’armée italienne soutenue par les forces de l’Axe bombarde chimiquement l’Éthiopie. De 1935 à 1936 l’armée du Négus tente de résister mais finit par s’incliner. Le forçant à quitter son pays avec une centaine de personnes à ses côtés, une Cadillac, des chiens et un lion. La Guérilla aurait pu être une alternative mais Haïlé Sélassié ne l’a pas envisagé car ce n’était pas considéré comme noble.

C’est ainsi que le 30 juin 1936, le roi des rois part plaider la cause de son pays devant la SDN afin de dénoncer l’invasion italienne et l’utilisation d’armes chimiques. Il est hué et sifflé par un groupe de fascistes italiens présents dans la salle au moment de sa prise de parole.

Restant de marbre il prononce alors un discours qui le fera connaître au monde entier et lui forgera cette image de rempart face à l’impérialisme. Durant son allocution il fait le choix de parler en amharique ce qui est évidemment un choix politique qui contribuera à son succès.

Haïlé Sélassié à la tribune de la Société Des Nations le 30 juin 1936.

Aucune puissance en Europe lui ayant apporté son soutien ne prendra de mesure contre l’Italie. En effet, le jeu d’alliance et la peur d’un nouveau conflit armé étaient présentés comme des arguments justifiant la non-intervention des pays européens qui craignaient de voir l’Italie se rapprocher de l’Allemagne.

Haïlé Sélassié part pour un exil de quatre ans où il fut finalement nommé à la tête d’une résistance anti-italienne depuis Khartoum à la demande de la Grande-Bretagne. Il rentre dans Addis-Abeba le 05 mai 1941 suite à une victoire sur les troupes italiennes. Le pays est libéré et la guerre est sur le point de se terminer avec la victoire des Alliés, mais Haïlé Sélassié rentre dans un pays en ruine. La modernisation de l’État entamée plus tôt par le roi des rois n’est plus que l’ombre d’elle-même puisque tout est à reconstruire.

Certaines villes se modernisent et des universités fleurissent, les routes sont reconstruites, des étudiants sont envoyés à l’étranger se former et une académie militaire est créée.

Tout cela, chapeauté par l’ancienne aristocratie qui ne laissait que peu de place à la nouvelle bureaucratie. Le Négus règne d’une main de fer sur l’administration et devient la figure centrale du pouvoir. En somme, malgré un pas en avant l’Éthiopie d’Haïlé Sélassié reste un système féodale où les plus forts dominent et s’entraident dans le but de s’attirer les bonnes grâces de l’empereur.

Toute opposition est impossible et les personnes jugées dangereuses pour le régime sont écartées ou empoisonnées. Malgré cela Haïlé Sélassié jouit d’une bonne réputation à l’international puisqu’il est considéré comme progressiste grâce à son engagement contre les forces de l’Axe durant la Seconde Guerre mondiale.

La tension est palpable et c’est lors d’un déplacement au Brésil en décembre 1960 qu’une première tentative pour renverser son régime est menée. La répression est sanglante et des massacres ont lieu. Cette situation explosive au sein même de l’armée est une conséquence de son système autocratique, de la corruption des cadres les plus haut placés et des injustices sociales. La question érythréenne est également une des causes des tensions puisque cinq ans plus tôt Haïlé Sélassié fait réformer la constitution afin de placer l’Erythrée au sien d’un état centralisé. C’est le début de la guerre d’indépendance érythréenne.

Finalement, de nouveaux heurts finissent par éclater avec l’ensemble de toute la société civile qui finit par sortir dans la rue pour réclamer le départ du Négus. Les revendications sont alimentées par la famine du Wollo, une région du nord de l’Éthiopie, en 1973. L’empereur est accusé de vouloir étouffer les faits en plus de ne pas prendre de dispositions pour les populations du nord qui se sentent marginalisées. Cependant, Haïlé Sélassié continue de vivre dans un luxe fou et ne s’en cache pas, alimentant la véhémence de ses populations contre son régime jugé inefficace et corrompu.

En 1974, la messe est dite et le Négus est renversé. Le nouvel homme fort de l’Éthiopie se nomme Mengistu Haïlé Mariam et installe un gouvernement militaire révolutionnaire à la tête de l’État et toute la population de la capitale défile pour célébrer le départ de l’empereur.

Mengistu Haïlé Mariam en 1977.

Il est écarté du pouvoir et placé en résidence surveillée, mais le Gouvernement militaire provisoire de l’Éthiopie socialiste (le DERG); le nouveau parti politique de Mengistu ; prend la décision que le faire assassiner. Le roi des rois est tué par strangulation durant son sommeil le 28 août 1975 sans qu’une des puissances l’ayant soutenu au départ ne le soutienne davantage lors de sa chute. Haïlé Sélassié aura régné durant 44 ans sur l’Éthiopie.

Bien que son histoire et son règne soient parsemées d’éléments spectaculaires et que son destin semblait hors du commun, les zones d’ombres persistent.

En effet, malgré une façade de père de l’Afrique indépendante avec un rôle majeur dans la création de l’Organisation de l’union africaine (OUA) en 1963 et un rayonnement interplanétaire, notamment au sein de la communauté rastafari où il est considéré comme le Messi, Haïlé Sélassié laisse derrière lui un pays en proie aux guerres, aux instabilités politiques et régimes autoritaires.

Tout comme de nombreux chefs d’Etats sur le continent, le Négus n’a pas su préparer son pays à l’après. Malgré des mesures sociales et avant-gardistes pour le vieux royaume d’Éthiopie telles que l’abolition de l’esclavage, son passé de héros durant la Seconde Guerre mondiale et la modernisation de son pays, la réalité et la rigidité de son pouvoir ont finis par avoir raison de lui et de son administration.

Son image à l’international reste grandiose mais son bilan national varie selon les régions. Son régime et sa personne sont encore détestés par certaines populations dans le nord du pays pour leur inaction durant la famine de 1973 qui a fait des dizaines de milliers de morts.

Un bilan contrasté qui ne fait que soulever la complexité du personnage qui jouit encore aujourd’hui d’un certain prestige et tend à être réhabilité dans certaines villes d’Éthiopie dont la capitale. Mais, Haïlé Sélassié n’en reste pas moins un homme qui a régné sans partage et avec fermeté sur un pays qu’il n’a jamais su complétement harmoniser.

Haïlé Sélassié a bel et bien régné comme le roi des rois pendant quatre décennies sur l’Éthiopie et laisse une trace indélébile dans l’histoire du monde, de l’Afrique, mais surtout dans la sous-région.

Samuel DELENGAIGNE K.

Sources :

France 24, En Éthiopie, l’héritage du négus Haïlé Sélassié divise toujours.

Toute une vie : Haïlé Sélassié (1892-1975), le dernier des rois d’Éthiopie.

Une nuit avec monsieur X : l’Ethiopie de Haïlé Sélassié dit « le Négus ».

France Inter ; l’Éthiopie : Haïlé Sélassié.

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