Photojournaliste, archiviste et visionnaire visuel, J.D. ‘Okhai Ojeikere a transformé le cheveu en patrimoine visuel. Son œuvre, entamée dans le Nigeria des années 1960, demeure aujourd’hui une boussole pour quiconque cherche à comprendre la force documentaire de l’art nigérian.


Documenter pour exister

Quand J.D. ‘Okhai Ojeikere achète son premier appareil photo dans les années 1950, un modeste Brownie Kodak, la photographie est encore un luxe inatteignable au Nigeria. Loin des grandes capitales artistiques, il apprend seul, guidé par l’intuition et la curiosité. Rapidement, son regard se tourne vers les rues, les visages, et surtout, les coiffures féminines.

Ce que d’autres perçoivent comme accessoire, Ojeikere le conçoit comme une archive vivante de la culture. Ses clichés, toujours en noir et blanc, d’une sobriété monastique, documentent les coiffures traditionnelles nigérianes; des œuvres d’art éphémères, réalisées à la main, qui racontent à la fois l’histoire, le statut et la spiritualité de celles qui les portent.

Dans ses mains, l’appareil photo devient un instrument politique : un moyen de sauvegarder ce que la modernité coloniale menace d’effacer.

“Toutes ces coiffures sont éphémères et je voudrais que mes photographies en soient les traces mémorables.”
— J.D. ’Okhai Ojeikere


L’art de la rigueur et de la simplicité

Ce qui frappe dans les images d’Ojeikere, ce n’est pas seulement la beauté des tresses, mais la discipline esthétique avec laquelle il les met en scène : pas de décor, pas d’artifice. Un fond neutre, une lumière douce, et un cadrage serré qui fait du cheveu le sujet absolu.

Ce minimalisme volontaire évoque la précision du dessin technique : l’œil est guidé vers les lignes, les volumes, les patterns qui deviennent architecture. Certains clichés évoquent un symétrie d’une figure géométrique ; d’autres, la fluidité d’une calligraphie.

Selon metmuseum.org, cette série  » Hairstyles «  compte plus de 2000 photographies, prises sur plusieurs décennies, en faisant l’une des séries photographique documentaire les plus riches du monde. Chaque image est à la fois document anthropologique et composition artistique, suspendue entre science et poésie.


Le langage par le cheveu

Dans de nombreuses sociétés noires, les coiffures ne sont pas de simples choix esthétiques. Elles traduisent le statut social, la maturité, l’origine. Certaines sont réservées aux cérémonies, d’autres marquent les étapes de la vie : le mariage, la maternité, le deuil.

Ojeikere saisit ce langage silencieux avec la précision d’un ethnologue et la sensibilité d’un poète. Ses séries deviennent des archives visuelles d’un peuple qui s’exprime sans mots, à travers la créativité des mains.

Ses clichés de femmes photographiées de dos, souvent anonymisées, montrent à quel point la beauté peut être un acte collectif : chaque coiffure naît du dialogue entre la personne qui la porte et celle qui la crée. La photographie devient alors un enregistrement de ce moment partagé, où culture et art se fondent.


Né en 1930 dans un Nigeria encore sous domination britannique, Ojeikere a vécu les bouleversements de la décolonisation, l’indépendance et la construction d’une identité nationale moderne. Cette transition s’est souvent accompagnée d’une volonté politique de “moderniser” les codes, reléguant certaines pratiques notamment capillaires au rang de reliques folkloriques.

Ses photographies répondent à un danger d’effacement. En capturant la créativité de milliers de femmes arborant tout autant de styles capillaires différents, Ojeikere a sauvegardé un pan entier d’une culture en plein délitement.

C’est peut-être ce qui explique pourquoi aujourd’hui, artistes, designers et chercheurs continuent de puiser dans ses archives pour nourrir leurs travaux. Qu’il s’agisse de photographes comme Zanele Muholi, d’artistes capillaires comme Laetitia Kyeneme, ou de chercheurs en esthétique afro. Le travail d’Ojeikere sert de socle : il est devenu une base épistémologique de la créativité capillaire noire.

Laetitia Kyeneme, artiste capillaire ivoirienne plus connue sous le nom de Laetitia ky sur les réseaux sociaux.

Ojeikere photographie des femmes, mais jamais pour les objectiver. Ses compositions mettent en avant la coiffure, pas l’individu ; la pratique et le geste collectif, pas le désir du regard. Cette distance respectueuse inverse la logique coloniale de la photographie ethnographique, souvent construite sur la fascination exotique. Chez lui, le regard occidental n’est plus le centre de gravité.

Son œuvre inscrit dans l’histoire ce que d’autres auraient effacé du champ du visible. C’est précisément dans cet équilibre entre art, patrimoine et militantisme culturel que l’on retrouve l’esprit de HIDA : raconter les cultures africaines au prisme de leurs propres codes, sans fard ni hiérarchie.


Avant de devenir le photographe emblématique des coiffures nigérianes, Ojeikere a travaillé au Ministère de l’Information à Ibadan, puis à la première chaîne de télévision d’Afrique, Television House Ibadan. Il a ensuite intégré le Conseil des Arts du Nigeria, où il a parcouru le pays pour documenter la vie quotidienne, les traditions et l’architecture locales.

Dans les années 1990, il photographie également l’architecture de Lagos, un travail publié dans le catalogue Eko: Landmarks of Lagos. À travers cette série, il montre la transformation urbaine d’une ville en plein boom, tout en cherchant à préserver la mémoire d’un Lagos “d’avant le chaos”.

Son parcours illustre son constat besoin de conservation. Qu’il s’agisse d’un bâtiment, d’une coiffure ou d’un visage, Ojeikere s’est donné comme mission de capter l’instant avant disparition.


Aujourd’hui, son œuvre est exposée dans les plus grands musées du monde : du Centre Pompidou à la Fondation Cartier, en passant par le Studio Museum Harlem, la Biennale de Venise et la Documenta de Kassel. Mais sa portée dépasse le champ muséal : elle est devenue une base d’inspiration contemporaine.

Dans les studios de coiffure, les universités ou les ateliers d’art, les photographies d’Ojeikere servent encore de référence visuelle et historique. Elles permettent de retracer des influences géographiques, d’analyser des formes d’expression communautaire, et de reconstituer des transmissions techniques parfois perdues.

Pour de nombreux chercheurs africains et diasporiques, son œuvre rappelle l’urgence de documenter sa propre réalité avant qu’elle ne soit reconfigurée ou détournée.


Photographier, c’est créer des preuves culturelles

À travers un matériel simple : pellicule, objectif fixe, lumière naturelle, Ojeikere fabrique ce que la chercheuse Giulia Paoletti appelle des “preuves culturelles” : des images qui témoignent des dynamiques sociales nigérianes par leurs esthétiques mêmes.

Ses photos, souvent anonymes, n’ont pas besoin d’identités précises. C’est pourquoi son travail échappe à la quête individuelle du “photographe-auteur” : il parle au nom d’une mémoire partagée.

Dans une époque où la circulation massive des images fragilise le contexte et la source, Ojeikere nous rappelle que documenter, c’est aussi responsabiliser. Une archive n’est jamais neutre : elle porte le point de vue de celui qui choisit de montrer.

Ojeikere n’a pas seulement laissé une œuvre : il a construit un modèle.
Son fils, Amaize Ojeikere, dirige aujourd’hui Foto Ojeikere, prolongement du studio familial à Lagos. Là, la jeune génération continue de documenter la ville et ses habitants, cette fois avec un regard tourné vers la vie urbaine, les mutations sociales et les contradictions du Nigeria contemporain.

Cette filiation, à la fois biologique et intellectuelle, illustre le cœur même de la démarche d’Ojeikere : la transmission.

Cette transmission s’inscrit parfaitement dans une continuité : celle de la réappropriation narrative nécessaire à la véritable émancipation culturelle africaine. L’œuvre d’Ojeikere condense en noir et blanc ce que beaucoup essaient encore de dire en mille couleurs : les esthétiques culturelles sont un langage, pas une mode.

Parce qu’en photographiant les coiffures, Ojeikere bâtissait silencieusement un musée de l’ordinaire nigérian, à la fois intime et universel.


Auteur : Éditorial HIDA
Thématique : Culture & Mémoire visuelle
Crédits photo : J.D. ’Okhai Ojeikere, Hairstyles Series, collections

Sources :
artsandculture.google.com
metmuseum.org
centrepompidou.fr

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