Samba, Lêkê, Mika, Bata ou encore Jelly Shoes : le nom que vous leur connaissez en dit déjà beaucoup sur l’endroit d’où elles vous sont familières. Pratiques, légères, colorées, d’une simplicité sophistiquée, ces sandales en plastique ont chaussé plusieurs générations d’hommes et de femmes à travers nos territoires. En Afrique ou encore aux Antilles, leur popularité s’explique par les usages, pratiques et habitudes locales.

Plus qu’un vêtement, leur valeur culturelle et sociale l’emporte sur leur dimension accessoire. La paire de sandales en plastique réveille dans nos mémoires des images, un décor et des émotions. Pourtant, jusqu’ici, leur genèse nous est, pour beaucoup, méconnue, tout autant que leur histoire industrielle et coloniale. Bien que leur production fût un temps africaine, la méduse trouve son origine bien loin du continent, dans le Puy-de-Dôme.

La genèse de la sandale en plastique

On parle ici d’une création d’après-guerre que l’on attribue à Jean Dauphant, un coutelier auvergnat. Le premier nom qu’on lui connaît est celui de Sarraizienne, avant d’être plus communément appelée méduse. On raconte que Jean Dauphant aurait conçu les premières sandales avec des chutes de plastique, utilisées à l’origine pour la confection de manches de couteaux.

Des montagnes auvergnates aux côtes d’Afrique de l’Ouest

Succès mitigé en Hexagone pour la méduse, qui s’exporte avec beaucoup plus de réussite en Afrique. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’empire colonial français est encore en place. Les industriels français, dont Jean Dauphant, voient dans l’AEF (Afrique-Équatoriale française) et l’AOF (Afrique-Occidentale française) un débouché naturel.

La sandale en plastique est présentée comme la « chaussure de brousse » idéale : elle ne pourrit pas avec l’humidité tropicale et protège des parasites du sol. Les méduses sont exportées par caisses entières vers les ports de Dakar, Abidjan ou Douala.

Dans ses premiers temps exotiques, la sandale est adoptée par les classes locales les plus aisées. Mais c’était sans compter le flair du leader mondial de la chaussure dans les années 60 : Bata.

Bata : suprématie coloniale de la sandale

L’entreprise française, déjà bien installée dans les colonies, remarque l’énorme succès de ce modèle. Thomas Bata Junior détourne le brevet auvergnat et installe des usines directement sur le sol africain (Sénégal, Mali, Nigeria). Les sandales en plastique ne sont plus importées : leur coût de production locale est moindre, et les Lêkê, Samba Shida ou Jelly Shoes s’intègrent définitivement dans le paysage.

Héritage et réappropriation

Monument à Asmara, Érythrée, L’odyssée de la sandale en plastique.
Monument à Asmara, Érythrée.

Dans chacun des pays où elles sont adoptées, le contexte et la culture locale finissent par leur définir un usage. En Érythrée, on les appelle Shida, et là-bas elles sont un vrai symbole de résistance. Pendant la guerre d’indépendance (1961-1991), la Sarraizienne locale était portée par les combattants du FPLE (le Front populaire de libération de l’Érythrée). À la victoire, elle est devenue un symbole national si fort qu’un monument géant en forme de sandale Shida a été érigé dans la capitale, Asmara. Ce monument est devenu le symbole d’une liberté acquise, et la mémoire d’une autosuffisance maîtrisée, autant que de la réappropriation d’un savoir rendu local.

De nos jours, on leur reconnaît un avantage à la fois pratique et économique. Après la domination de Bata dans les années 60, le modèle entre dans le domaine public dans les années 70. Des productions de moindre coût envahissent alors les marchés africains et caribéens.

À la mer comme à la rivière, celle qu’on nomme Mika aux Antilles est l’accessoire aquatique par excellence. En Côte d’Ivoire, les Lêkê sont quant à elles les vedettes des terrains de foot.

Quand le mouvement zouglou s’essouffle dans les années 2000 face à la montée du coupé-décalé, dont les stars préfèrent afficher des souliers de luxe, les lêkê perdent un temps de leur aura. Mais c’est DJ Arafat, l’une des plus grandes stars ivoiriennes de sa génération, qui les remet au centre de la scène. En portant les lêkê comme un emblème, il entraîne dans son sillage sa « Chine populaire », ses nombreux fans, qui se les réapproprient et les portent en toute occasion. De nouvelles variations font alors leur apparition : boucles repositionnées, nouvelles couleurs, tout en maintenant un prix accessible.

DJ Arafat « Dangereux », 2018, lêkê
Capture d’écran du clip de DJ Arafat « Dangereux », 2018

Là où la réappropriation culturelle peut faire mal…

Célébrer la réappropriation ne doit pas faire oublier la structure qui la produit. La sandale en plastique est née d’un contexte colonial : un objet conçu en France, exporté pour alimenter un marché captif, puis dont le brevet a été détourné par une multinationale qui a installé ses usines directement sur le sol africain pour réduire ses coûts. Quand le modèle tombe dans le domaine public dans les années 1970, c’est une nouvelle vague de productions à bas prix, souvent importées d’Asie, qui inonde les marchés. La réappropriation culturelle est réelle, mais la valeur économique, elle, a souvent continué de circuler vers l’extérieur.

L’impact écologique : le revers invisible

La sandale en plastique est, par définition, une chaussure en PVC; un polymère dérivé du pétrole. Le matériau, quoi que très accessible, impacte durablement l’environnement et la santé.

Pour comprendre l’ampleur du problème, il faut d’abord regarder les chiffres de l’industrie chaussure dans son ensemble. La production mondiale de chaussures a atteint 23,9 milliards de paires en 2024. Environ 95 % des chaussures usagées finissent à la décharge ou sont incinérées et la dégradation des semelles synthétiques constitue la 7e source de pollution aux microplastiques dans le monde. 

En Afrique du Sud, 10 % des déchets plastiques sont incinérés à ciel ouvert, contre 17 % au Ghana et 56 % au Kenya, une pratique aux conséquences graves pour la santé et pour l’environnement. Au Nigeria, environ 90 % des déchets plastiques ne sont pas recyclés, et l’on estime à plus de 5 000 milliards le nombre d’objets en plastique flottant dans les canaux et les océans du pays. 

Des réponses différentes selon les pays

Bien que la chaussure pollue indéniablement, comme au Sénégal qui figure à la 21e place des pays qui polluent le plus les océans (environ 10 000 tonnes de déchets plastiques générées par an); certaines nations ont réussi à transformer les problématiques du matériau en véritables opportunités.

Un cas nigérian est saisissant. Salubata, une startup fondée à Lagos en 2020, convertit les déchets plastiques extraits des canaux et des océans en chaussures modulables et abordables. La marque, dont le nom est un mot yoruba signifiant « chaussures faites pour durer », a depuis été reconnue à l’ONU, a levé des fonds auprès de la Banque africaine de développement et s’est développée en Europe et en Amérique du Nord. 

Les co-fondateurs de Salubata Yewande (G), Fela (D)
Les co-fondateurs de Salubata Yewande (G), Fela (D)

En Érythrée, la réponse à la question écologique passe par l’autosuffisance totale. Pendant les années 1980, les combattants du FPLE fabriquaient leurs sandales à partir de pneus recyclés sur une unité de production clandestine. Ce modèle, né de la nécessité de guerre, illustre une forme d’économie circulaire antérieure au concept : rien n’est gaspillé, tout est transformé sur place. La Shida érythréenne est peut-être la sandale la plus écologiquement sobre de toute cette histoire. 

La question de départ ne supporte pas de réponse binaire. 

Oui, la réappropriation peut être émancipatrice. Elle a chaussé des combattants pour la liberté et nourri une identité nationale. Elle a fourni à une génération les signes d’une culture populaire autonome, rebelle, joyeuse. Elle est devenue le support d’économies circulaires locales.

Mais non, la réappropriation n’est pas toujours synonyme d’émancipation. Quand c’est l’Asie qui s’enrichit sur une production purement destinée aux marchés africains, c’est l’exploitation qui reprend ses droits. Et quand des millions de sandales bon marché importées d’Asie inondent des pays sans infrastructure de recyclage suffisante, l’héritage colonial se prolonge sous une autre forme : celle du déchet.

La réappropriation culturelle est un processus vivant, traversée de contradictions, qui peut libérer, célébrer comme elle peut exploiter et polluer. L’important n’est donc peut être pas de définir si elle est bonne ou mauvaise, mais de se demander : qui en profite, et à quel prix ?

Sources :

Histoire & culture

  • Divers témoignages cités dans l’article source (Oumar Mbengé, ex-commercial Bata-Sénégal ; pêcheurs de Bargny, Sénégal)
  • Revue Projet, Louise Roblin, Sous la chaussure, l’empreinte (2018)

Écologie & plastique

  • MDPI Sustainability, An Imported Environmental Crisis: Plastic Mismanagement in Africa (janv. 2024)
  • NCBI / PubMed, Sustainable Solutions for Plastic Waste Mitigation in Sub-Saharan Africa (2024)
  • Banque mondiale, Le littoral ouest-africain en lutte contre les déchets plastiques (juil. 2023)
  • Aspect Climate Projects, What impact does footwear have on the planet ? (2022)
  • Snibbs, Environmental Impact of Shoes (2022)
  • Unsustainable Magazine, Global Shoe Waste (mars 2026)
  • Association Zéro Déchet / Askan.co, données pollution plastique Sénégal (2022)

Innovations & recyclage

  • Groupe Humeau-Beaupréau / Plasticana — groupehb.fr
  • Global Center on Adaptation, How One Nigerian Enterprise is Tackling the Global Plastic Plague — Salubata (août 2023)
  • Africa Interviews, Lagos to Los Angeles: How We Built a $3M Sustainable Shoe Brand — Salubata (mars 2026)
  • Wikipedia, entrée Salubata (2026)
  • Amsata Plastique Sandales (APS), site officiel — amsataplastique.com

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