Les rapports entre l’Afrique et l’Occident entre déni et appropriation
Les débats autour de la restitution des œuvres pillées pendant la colonisation reviennent au centre de l’actualité française. Le Parlement a adopté une loi destinée à faciliter le retour de biens culturels acquis de manière illicite durant la période coloniale, présentée comme « une nouvelle page » dans les relations entre la France et les pays africains.
Derrière les questions diplomatiques, ce débat soulève une interrogation plus profonde : pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps pour reconnaître la légitimité des demandes africaines concernant leur propre patrimoine ? Car restituer une œuvre, ce n’est pas seulement rendre un objet. C’est reconnaître qu’elle appartient à une histoire, à une mémoire et à une production culturelle longtemps minimisées par les récits coloniaux.
Pendant des décennies, une partie du regard occidental sur l’Afrique s’est construite autour d’une idée persistante : celle d’un continent figé, sans véritable historicité, extérieur au récit universel du progrès. Cette représentation n’a jamais totalement disparu. En 2007, lors de son discours à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Nicolas Sarkozy déclarait que « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ».

Une phrase qui avait immédiatement suscité une vive polémique, tant elle semblait réactiver des imaginaires hérités de la pensée coloniale.
Près de vingt ans plus tard, alors que la question des restitutions oblige la France à reconsidérer l’histoire de la colonisation, ce discours apparaît comme le symptôme d’un récit plus ancien : celui d’une Afrique longtemps pensée comme une terre sans archives, sans culture légitime et, finalement, sans histoire.
L’eurocentrisme comme héritage intellectuel
Le discours de Dakar ne peut être compris indépendamment de l’histoire des idées européennes.
Depuis plusieurs siècles, de nombreux penseurs occidentaux ont construit une vision hiérarchisée des civilisations, plaçant l’Europe au sommet d’une trajectoire supposément universelle du progrès. Au XIXe siècle, le philosophe allemand Hegel décrivait déjà l’Afrique comme un continent « anhistorique », extérieur au mouvement de l’histoire, tandis que l’Europe représentait l’aboutissement de la civilisation humaine.
L’historien Achille Mbembe montre que ces représentations continuent d’imprégner certaines visions contemporaines. Lorsque Sarkozy affirme que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire », l’histoire à laquelle il fait référence correspond en réalité à un découpage historique qui prend implicitement l’expérience européenne comme norme universelle.

Comme le souligne l’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch, les Européens « n’ont pas découvert l’Afrique, ils ont découvert leur Afrique » : tout savoir est situé dans un contexte historique et culturel, et le regard du chercheur influence nécessairement l’objet étudié. L’Afrique décrite dans les récits occidentaux était ainsi souvent davantage une construction idéologique qu’une réalité historique objective.
L’invention d’une Afrique « sans histoire »
Ce biais historiographique a longtemps structuré les savoirs en imposant des catégories élaborées en Europe : l’État centralisé, l’écriture, l’urbanisation, le progrès technique linéaire. À partir de ces critères, de nombreux chercheurs ont conclu que certaines sociétés africaines n’y correspondaient pas, décrivant alors l’Afrique comme un espace sans histoire propre.

Ce mécanisme intellectuel a servi de fondement à plusieurs théories pseudo-scientifiques, parmi lesquelles le « hamitisme », selon lequel les grandes réalisations africaines auraient nécessairement été apportées de l’extérieur. Tout ce qui témoignait d’une sophistication politique ou culturelle était systématiquement déconnecté des populations africaines elles-mêmes, pensées comme primitives.
Cette lecture remplissait une fonction idéologique précise : en niant aux Africains toute capacité historique autonome, elle légitimait la domination coloniale. L’entreprise coloniale ne se contentaitpas d’occuper des territoires. Elle produisait aussi un récit du monde dans lequel l’Europe apparaissait comme porteuse de civilisation face à des peuples supposément immatures.
C’est précisément contre cette dépossession historique que plusieurs intellectuels africains se sont élevés au XXe siècle. Parmi eux, Cheikh Anta Diop, historien et anthropologue sénégalais, a consacré ses travaux à démontrer l’ancienneté et la complexité des civilisations africaines, contribuant notamment à réinscrire l’Égypte antique dans l’histoire du continent. Le lieu même du discours de Sarkozy prenait alors une dimension symbolique particulière : il s’exprimait dans une université portant le nom d’un intellectuel ayant précisément consacré sa vie à déconstruire ce type de préjugés.
Le débat autour des sources
L’idée d’une Afrique « sans histoire » repose également sur une conception restrictive des sources historiques. Pendant longtemps, une équation s’est imposée dans l’historiographie occidentale : pas d’écriture, pas d’histoire. Or cette vision a conduit à invisibiliser des sociétés dont les formes de transmission du savoir ne correspondaient pas aux standards européens. Dans plusieurs régions africaines, la mémoire historique s’est transmise par voie orale pendant des siècles, à travers griots, généalogistes et conteurs.
L’historien Jan Vansina a largement contribué à faire reconnaître la tradition orale comme une véritable source historique, montrant que les sociétés africaines avaient développé des méthodes extrêmement codifiées de transmission de la mémoire. L’historien africain Joseph Ki-Zerbo a également plaidé pour une « histoire totale » intégrant sources écrites, archéologiques, linguistiques et orales, non pour remplacer l’écrit par l’oral, mais pour sortir d’une hiérarchie des savoirs héritée des colons.
Une longue histoire de l’écriture en Afrique
Réduire l’Afrique à une « civilisation de l’oralité » serait toutefois tout aussi simplificateur. Car contrairement à une idée largement répandue, le continent possède des traditions écrites anciennes et diversifiées. L’Afrique écrit et elle écrit depuis longtemps. Si la tradition orale a longtemps constitué une source majeure pour l’histoire africaine, il serait réducteur d’en faire une spécificité exclusive du continent en opposition à une Europe supposément fondée sur l’écrit.

L’exemple le plus connu reste l’Égypte antique, l’un des grands berceaux de l’écriture dans l’histoire mondiale. Mais l’histoire écrite du continent ne s’y limite pas : entre le XIIIe et le XVIe siècle, les manuscrits de Tombouctou témoignent d’une intense activité intellectuelle en Afrique de l’Ouest, avec des milliers de textes consacrés au droit, à la théologie, à l’astronomie ou aux mathématiques. Le continent possède également plusieurs systèmes d’écriture propres, comme le ge’ez en Éthiopie, le tifinagh chez les Touaregs ou le nsibidi en Afrique de l’Ouest.
La relative rareté de certaines archives s’explique en outre par des facteurs historiques concrets : destructions liées à la colonisation, pillages, conflits ou conditions climatiques défavorables. Comme le souligne Achille Mbembe, l’effacement des traces participe lui-même à des mécanismes de domination symbolique : une fois les archives détruites ou invisibilisées, leur absence finit par être utilisée comme preuve que rien n’aurait existé auparavant.

La reconnaissance, un enjeu toujours actuel
Près de vingt ans après le discours de Dakar, les controverses qu’il a suscitées restent profondément actuelles. Déconstruire les biais eurocentrés ne relève pas seulement d’un débat académique : c’est aussi un enjeu politique et symbolique : celui de reconnaître la pluralité des trajectoires historiques.
Les travaux accumulés depuis un demi-siècle ont largement démontré l’ancienneté et la diversité des sociétés africaines. L’Afrique n’a pas à « entrer dans l’histoire » : elle y est depuis toujours.
Les débats actuels autour de la restitution des œuvres pillées montrent que cette reconnaissance demeure, aujourd’hui encore, profondément inachevée.
Références
- Achille Mbembe, Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée, La Découverte, 2010.
- Cheikh Anta Diop, Nations nègres et culture, Présence Africaine, 1954.
- Catherine Coquery-Vidrovitch, Petite histoire de l’Afrique, La Découverte, 2011.
- Joseph Ki-Zerbo, Histoire de l’Afrique noire, Hatier, 1972.
- Jan Vansina, La tradition orale, Karthala, 1985.
- Adame Ba Konaré (dir.), Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy, La Découverte, 2008.
- John Hunwick, travaux sur les manuscrits de Tombouctou.
