« La musique peut rendre les Hommes libres. »
Bob Marley
C’est en vous paraphrasant le roi du reggae que je souhaite ouvrir ce thème qui me tient à cœur.
Dans notre société contemporaine, la musique a une place importante pour exprimer des émotions telles que la colère, la. joie, voire la tristesse. Des idées politiques et sociales peuvent également être transmises par la musique. Celui qui écoute s’identifie à celui ou celle qui chante, et développe une certaine forme d’attachement envers ce dernier.
Aujourd’hui, je veux vous parler d’un groupe qui faisait office d’étoile pour les pays du sud. Un groupe qui savait vendre du rêve et transmettre la joie. Un groupe de légende qui a eu le droit à un film. Je suis Samuel Delengaigne, rédacteur pour Histoires d’Afrique et comme Richard Minier en 2019, je veux vous conter l’histoire du groupe qui a su faire « danser de la Havane à Bamako ».
Ne perdons pas plus de temps et entrons dans l’histoire de Las Maravillas de Mali ! Nous sommes le 22 Septembre 1960, l’indépendance du Soudan Français est proclamée par Modibo Keïta. L’instituteur pan-africaniste, voit alors la possibilité de créer une identité moderne et propre à sa nation. Rappelons le Mali est un vaste état de 1,24 millions de kilomètres carrés se situant en Afrique de l’Ouest et regroupant à son bord de nombreuses ethnies comme : les Bamanan, les Peul, les Dogon, les Malinké, les Sénoufo, les Bobo et tant d’autres.
C’est dans les premières années de l’indépendance que notre histoire commence. Le président de la jeune république du Mali commence alors à opérer sur tous les plans pour développer son pays.
Modibo Keïta entame l’industrialisation du Mali. Il pose les bases de ce que sera les forces armées malienne (FAMa) avec le général Soumaré, il met sa population au travail et cherche à faire grandir la sécurité alimentaire. En tant qu’instituteur, le père de l’indépendance avait un attachement particulier avec la culture. En 1963, une sélection est effectuée à travers tout le pays pour regrouper des gens motivés à partir apprendre la musique à l’extérieur du pays.
Modibo Keïta portait un projet socialiste pour le Mali et s’était associé avec des pays « émergents », du « Sud », ou « en voie de développement ». C’est d’un commun accord entre le gouvernement Cubain de Fidel Castro et le Mali de Modibo Keïta que le choix de se tourne sur la Havane.
C’est décidé ! La Havane accueillera les étudiants maliens voulant apprendre la musique. Il faut savoir qu’avant leur traversée de l’Atlantique, les futurs grands musiciens exerçaient d’autres professions. En effet, certains étaient étudiants, d’autres déjà dans la vie active ou encore sportifs de haut niveau.
Le jour-j approche et nos protagonistes s’envolent. L’un d’eux nommé Dramane Coulibaly;originaire de la région de Ségou a raconté à Richard Minier qu’avant d’arriver à la Havane le groupe de maliens a fait un escale en Europe. C’était la première fois pour certains qu’ils voyaient de la neige. Une fois arrivée à Cuba, le groupe fut accueilli par quelques officiels du gouvernement cubain et fut conduit au Riviera Hôtel à bord de Cadillacs noires. Dramane Coulibaly raconte qu’au début de leur périple les gens venaient leur poser des questions sur les conditions de vie en Afrique. L’imaginaire collectif voulait que les gens vivaient au milieu des bêtes sauvages, ou dans des maisons en banco… Un imaginaire fantasmé et largement relayé par la propagande de la colonisation et assimilé jusqu’à présent. Malgré cela l’aventure peut commencer ! Après six mois de leçons d’Espagnol, le groupe intègre enfin le conservatoire municipal de la Havane.
« C’était le seul groupe envoyé à l’extérieur pour apprendre à la musique » Salif Keïta.
Chacun choisit au moins un instrument : pour le futur leader du groupe Boncana Maïga c’est la flûte, le guiro et le saxophone. Pour Dramane Coulibaly, c’est la flûte tandis que Moustapha Sakochoisit le violon comme Aliou Traoré, Abdoulaye Diarra et Mamadou Tolo. Salif Traoré se penche sur la contrebasse.
Entre leurs leçons de solfège et de langue les distractions ne leur manquent pas. Selon Dramane Coulibaly à Cuba il y aurait trois distractions : « la musique, les femmes et la boisson ». Certains se marient là ou d’autres vivent des passions enflammées qui ne dureront que le temps de leur aventure cubaine. C’est en 1965 que l’idée de monter un groupe est abordée. Ils maîtrisaient le solfège et éprouvaient un profond intérêt pour les rythmes latinos-américains.
Les musiciens cubains du milieu des années soixante étaient curieux de voir ce qu’il était possible de faire avec un groupe d’africains. La même année le groupe intitulé « Las Maravillas de Mali » (Les merveilles du Mali) est né. Ce groupe entre noirs de d’Amérique du sud et noirs d’Afrique s’empare des airs traditionnels latinos et les mixe avec les apports du vieil empire mandingue.
Le succès est immédiat et les concerts s’enchaînent. Cela symbolisait l’union et la coopération entre pays du sud et s’encrait dans les liens multiples rapprochant l’Afrique de l’Amérique. En 1965, le tube Rendez-vous Chez Fatimata sort et contribue à la renommée du groupe. Ce succès n’est pas pour en déplaire à Modibo Keïta. En plus des concerts et répétitions ils sont conviés dans les ambassades et autres hauts lieux politiques.
Comme en 1967; lorsqu’ils furent invités à jouer au palais présidentiel de Koulouba, à Bamako, pour le septième anniversaire de l’indépendance du Mali. Le groupe avait même composé une chanson à la gloire de Modibo Keïta. Cette année là marquait aussi leur premier retour au Mali depuis 1963. Malheureusement, cette odeur de fête s’estompa. Las Maravillas de Mali étaient au sommet de la pyramide. Leur rêve ne faisait que commencer mais la redescente fût brutale et signa le début d’un cauchemar pour de nombreux membres du groupe.
À la fin de l’année 1968, Modibo Keïta a été renversé par un coup d’état dirigé par le jeune lieutenant Moussa Traoré. Comme de nombreux pays du Sud les coups d’états militaires étaient une chose fréquente, surtout après les indépendances sur le continent africain.
Modibo Keïta est arrêté et envoyé au camp des commando-parachutistes de Djicoroni à Bamako. Il y meurt en 1977 de manière douteuse, emportant avec lui ses rêves d’un Mali fort, grand et apaisé. Commence alors pour « Las Maravillas », la deuxième étape de leur voyage. Moussa Traoré est décrit dans Africa Mia (film de Richard Minier qui leur est dédié) comme un homme qui n’aime pas la musique. La culture est un des derniers points sur lequel nouveau président du Mali souhaite faire intervenir l’état.
En plus d’autres chants et musiques, las Maravillas enregistre Africa Mia dont Boncana Maïga est le principal écrivain. Cette chanson devait faire voir à l’État malien, le manque de reconnaissance qu’il avait envers ses artistes. En 1970, le groupe enregistre leur premier disque, financé par le gouvernement Cubain, leurs prouesses ne seront diffusées que dans les pays du bloc de l’Est. Dès l’année suivante, les merveilles du Mali sont rappelées chez eux par le gouvernement de Moussa Traoré.
Pendant sept mois, le groupe enchaîne les coups durs. Pas de travail, pas de paie. Rien, à part la vie difficile des années Traoré. Poussé dans ses derniers retranchements, le groupe commence à se disloquer. Certains décident de rester au Mali malgré les temps difficiles comme Dramane Coulibaly qui jouait dans des cafés de la capitale malienne et donnait des cours à l’Institut Nationale des Arts (INA).
D’autres décident de prendre le large, comme Boncana Maïga qui refusa d’être instrumentalisé par l’état. Ne souhaitant pas que ses travaux soient détournés, il alla retirer ses diplômes au nez et à la barbe du gouvernement bravant ainsi les interdits. Après avoir échangé les autres membres du groupe c’est seul qu’il partit en Côte-d’Ivoire. Ce fut le succès pour Boncana ! Il enseigna durant vingt ans au conservatoire et dirigea l’orchestre de l’office Radio-télévisé Ivoirien (ORTI).
Le groupe a tenu un temps sans son leader et malgré la censure mais les nombreuses difficultés ont finalement eu raison d’eux. C’est ainsi que se termine le deuxième acte de la vie des Maravillas. Le troisième acte commence en fin d’année 1999. Le producteur de musique Richard Minier, parcourt le Mali. C’est lors d’un concert au rythmes cubains qu’il rencontre Dramane Coulibaly. « Il me faisait vraiment penser à un Cubain. » affirme le producteur de musique. C’est de cette façon qu’il entendît parler du groupe pour la première fois.
Après avoir rencontré d’autres anciens membres du groupe comme Aliou Traoré, Moustapha Sakho ou encore Bah Tapo, que l’objectif du jeune producteur de musique sembla clair.
« Je n’avais plus qu’une seule idée en tête les refaire jouer tous ensemble à la Havane. »
Richard Minier
Une première session est organisée en 2004 dans une salle de l’INA. Boncana figurait absent. Une autre session fut organisée en 2010, sans Bah Tapo et Moustapha Sakho qui passèrent l’arme à gauche entre temps. C’est chez Aliou Traoré que les membres du groupes se rendirent. Boncana était présent cette fois là. Cette rencontre pourtant bien partie a laissé place aux ressentiments. Cette rencontre d’à peine trente minutes, fut comme un arrêt sur image pour nos « Cèkôrôbaw » (Mot en Bambara signifiant Vieillards).
Cette rencontre fut aussi la dernière avant la mort de Dramane Coulibaly. Boncana fut rapidement le dernier membre du légendaire groupe afro-cubain. Avec Richard Minier, Boncana Maïga remit les pieds à la Havane presque 50 ans après le départ des Maravillas. Il a retrouvé d’anciens camarades cubains avec qui il pu ré-enregistrer certains morceaux comme Rendez-vous chez Fatimata, Boogaloo Sera Mali, ou encore Africa Mia.
En 2019 ; Africa Mia, le film de Richard Minier retraçant l’histoire des Maravillas de Mali, sort enfin salle. Boncana Maïga devenu octogénaire, continue de faire vivre le souvenir des Maravillas à travers ces différentes prestations. Il a d’ailleurs été proposé comme futur ministre de la culture par le nouveau gouvernement Malien en place depuis 2020. Un poste que Boncana Maïga a refusé car selon ses propres mots il peut « aider le Mali autrement ». C’est ainsi que naissaient et disparaissaient les Merveilles du Mali. Une disparation annonçant un retour en grandes pompes grâce aux efforts de Richard Minier et ses dix-huit ans d’enquête.
Précurseurs pour certains, symboles de joie, ou martyrs pour d’autres, peu importe les images qu’ils renvoient, Las Maravillas de Mali reste le premier groupe afro-cubain qui a fait vibrer les cœurs de bonheur et danser les populations de la Havane jusqu’à Bamako.







