L’Esclavage Arabe à l’Est du Congo et au Rwanda

L’histoire tragique de l’actuelle République Démocratique du Congo est souvent attachée à la violence coloniale belge qui débuta par la création de l’État Libre du Congo (1885-1908).

Pourtant, si peu le savent, la RDC actuelle fut un territoire décimé par les différentes vagues esclavagistes. Par le grand Ouest, les Européens tels que les Portugais, les Français ou encore les Anglais, déportaient massivement vers les Amériques en passant par l’Angola.

Le Gabon, le Congo-Brazzaville et le Cameroun furent également des centres importants du commerce transatlantique. Par le grand Est, le territoire fut soumis à la violence de l’esclavage arabo-musulman dans le cadre d’une traite qui dura 1400 ans au total. Dès les années 1860 déjà, l’Est de l’actuelle RDC fut sous le contrôle total des colons et des esclavagistes arabo-swahilis. Jusqu’à ce jour, les deux plus grands esclavagistes arabes furent Tippu Tip et Rumaliza. 

Avant de poursuivre notre article, nous pouvons tenter de définir le terme Arabe. Les esclavagistes arabes étaient originaires de la Péninsule Arabique, et au cours des 1400 ans de traite esclavagiste, ces derniers sont parvenus à établir des colonies tout au long de la côte swahilie, ainsi que dans l’espace de l’Océan Indien. Cependant, le terme arabe fut utilisé comme un porte-manteau qui fit référence aux populations arabisées, et à tous les groupes ethniques ayant un lien avec le monde arabe, notamment avec l’Islam.

Les stratégies de domination

Afin de renforcer leur présence dans l’Est du Congo, dans des territoires tels que le Maniema, Kisangani, ou encore le Kivu, Tippu Tip et ses hommes prirent en renfort d’autres groupes issus du monde afro-arabisé; des soldats originaires des Comores, ou encore des Hausa du Nigeria et des Peuls, afin de garantir l’ordre auprès des sujets soumis à l’esclavage. Selon l’historien Xavier Luffin, on remarque une présence comorienne importante à partir de la seconde moitié du XIXème siècle. Le rôle des Comoriens était varié; ils travaillaient comme soldats, comme interprètes, ou ils furent employés comme chefs religieux.

La présence arabe en Afrique de l’Est est complexe et ne peut pas être uniquement réduite à l’esclavage. La côte swahilie fut une zone d’échange qui impliquait un commerce de biens entre les Africains de l’Est, les Perses, les Chinois, les Arabes, ou encore les Indiens, et ce, avant le commencement de la Traite Arabe qui dura du VIIème siècle aux années 1960 pour des pays comme le Yémen où l’esclavage fut aboli en 1962.

Avant l’arrivée des Belges, Tippu Tip créa un véritable système de terreur basé sur la violence physique, mais aussi sur une arabisation de la culture de la région par force.

Les populations congolaises originaires de Kisangani furent fortement exposées à la déportation avec pour destination, la Péninsule Arabique, la Corne de l’Afrique et l’espace de l’Océan Indien.

D’autres groupes, tels que les Bamongo originaires de la région voisine de Kisangani, à l’Équateur, furent massivement capturés et déportés à Zanzibar. L’existence des Somali Bantu en Somalie, dont les ancêtres provenaient du Congo, du Mozambique, ou encore du Zimbabwe pour certains, fut l’un des grands exemples de déportation africaine par les esclavagistes arabes.

Si le Kasaï fut touché par les razzias arabes et européennes, nous pouvons compter la région du Kivu quant aux ravages causés par l’esclavage de Tippu Tip.

En effet, le peuple des Bahunde, que l’on retrouve sur les territoires du Masisi, à Rutshuru ou encore dans le sud-ouest de l’Ouganda, fut une cible importante pour les Arabes. Les esclavagistes arabes utilisent l’union avec des femmes congolaises comme une stratégie d’infiltration qui leur permet d’asseoir leur domination un peu plus.

En effet, contrairement aux esclavagistes blancs, les enfants issus d’une mère congolaise et d’un père arabe ont souvent été reconnus comme des Arabes à part entière, si reconnus par le père. Cette reconnaissance permit, très souvent, de maintenir le cycle de violence vis-à-vis des Congolais. Selon les sources belges, Tippu Tip est, tout au long de sa domination, parvenu à déporter près de dix millions de Congolais par an vers le Moyen-Orient, la Péninsule Arabique et l’Océan Indien. 

Résistances locales

Malgré la violence esclavagiste des Arabo-Musulmans à l’Est du Congo, certains groupes congolais spécifiques, tels que les Batetela, ethnie à laquelle appartenait Patrice Lumumba, furent réputés pour leur résistance profonde à l’encontre des Arabes. Les Batetela démontrèrent une férocité terrible à l’égard des colons belges, quelques années plus tard.

La fin de la domination arabe; début d’un autre fléau esclavagiste

Au Rwanda, la fin du XIXème siècle fut marquée par l’arrivée des colons venus d’Allemagne, de leur tentative de domination, mais aussi par le désir des Arabes d’étendre leurs structures dans le pays.

Cependant, à l’image des Batetela, les chefs rwandais firent preuve d’un grand courage quant à la résistance à l’encontre des Arabes. Le roi Kigeli IV Rwabugiri (1840-1895) et son armée mirent en place un système militaire de défense efficace qui eut freiné la pénétration des Arabes au cœur du territoire rwandais. Toutefois, selon Jean-Pierre Chrétien, certains groupes rwandais furent soumis à la violence coloniale et esclavagiste pour devenir des askaris (soldats), ou des porteurs humains de colons.

Là, plusieurs ethnies venues de l’Est du Congo, du Rwanda et du Burundi furent mêlées aux Balochs, envoyés par les sultans de Zanzibar, des Somali, des Soudanais ou encore des Sud-Africains Hottentots fournis par le gouverneur du Cap en 1862.

La domination arabe au Congo vit sa fin à l’arrivée des Belges et des Allemands dans la région, mais elle fut surtout marquée par la guerre qui opposa les Arabo-Swahilis à l’armée belge de 1892 à 1894, pour le contrôle des ressources congolaises. 

Bien que cette guerre eut lieu durant l’ère de l’Etat Libre du Congo, soit un système politique basé sur la mutilation et l’ultra-violence à l’encontre du peuple congolais, les autorités belges ont utilisé les populations congolaises comme boucliers humains, tout en arguant que la guerre contre les Arabo-Swahilis était nécessaire pour lutter contre l’esclavage arabe, et pour l’expansion du christianisme.

En réalité, le colonialisme belge ne fut que l’extension et la continuité de l’esclavage arabe, si bien que des populations rwandaises et burundaises furent envoyées pour travailler comme esclaves au Katanga, dans le sud-est du Congo. L’héritage arabe à l’Est du Congo, au Rwanda et au Burundi demeure plusieurs siècles plus tard.

Un héritage complexe

L’Islam est encore pratiqué à l’Est du Congo dans des villes telles que Kasongo, la région du

Maniema, ou encore au Kivu, où les individus pratiquent le sunnisme et le chiisme en minorité. L’Iran accueille un petit nombre d’étudiants chiites congolais autorisés à étudier à l’Université de Téhéran. Les noms de famille tels que Assumani, Feza, Rashidi, et tant d’autres, témoignent de cet héritage arabe laissé dans la région de l’Est.

Le Rwanda qui parvint à bloquer la pénétration arabe en grande partie compte, depuis le XIXème siècle, une petite communauté de Rwandais-Arabes, parfois métis, pratiquant l’Islam. À présent, près de 8% de la population rwandaise serait musulmane. Suite au génocide de 1994, en raison de la complicité de l’Eglise catholique dans les tueries, une partie des Rwandais s’est tournée vers l’Islam dès lors que les chefs religieux musulmans ont rejeté toute participation dans le génocide rwandais, protégeant ceux qui cherchaient refuge. 

Au Burundi, le cas des Omanais-Burundais, métis descendants des commerçants venus d’Oman au XIXème siècle, font face à des problèmes de documents. Ces derniers peinent à être reconnus par l’Etat d’Oman, souffrant parfois de ne pas avoir une reconnaissance totale de la part des Burundais.

Toutefois, comme pour les victimes de la Traite Trans-Saharienne déportés du Sahel et d’Afrique de l’Ouest, le sujet de l’esclavage arabe au Congo et au Rwanda demeure tabou.

Par Victoria Kabeya, le 16/12/2024

SOURCES

Renault François. Tippo Tip. Un potentat arabe en Afrique centrale au XIXe siècle. Paris : Société française d’histoire d’outre-mer, 1987. 376 p. (Bibliothèque d’histoire d’outre-mer. Travaux, 5)

www.persee.fr/doc/sfhom_0294-6742_1987_mon_5_1

Edmond Maestri (dir.), Esclavage et abolitions dans l’Océan Indien (1723 – 1860). Systèmes

esclavagistes et abolitions dans les colonies de l’Océan Indien, Paris, L’Harmattan et Université de la Réunion, 2002, 451 p., ISBN 2-7475-3017-5, 38 €.

Luffin, Xavier. “The Comorian Presence in Precolonial and Early Colonial Congo (19 Th Century- 1908.” Bulletin des Séances de l’Académie Royale des Sciences d’Outre-Mer (2017): n. pag. Print.

Chrétien, J. (2005) . Les premiers voyageurs étrangers au Burundi et au Rwanda : les « compagnons obscurs » des « explorateurs » Afrique & histoire, vol. 4(2), 37-72. https://doi.org/10.3917/afhi.004.0037.

Durmaz, Mucahid, « From the Ashes of Genocide, Islam Rises in Rwanda », TRT World, 2018

Marie-Claire, Joyeuse, Musanabera, Ernestine, « Neither ‘Tutsi’ nor ‘Hutu’: The Pain of Arabs Before And During Genocide », KTPress.rw, March 31st, 2017, https://www.ktpress.rw/2017/03/neither-tutsi-nor-hutu-the-pain-of-arabs-before-and-during-genocide/

« Rwandans Embrace Islam in Wake of Genocide », Al Jazeera, 2003,

Lacey, Mark, « Since 94 Horror, Rwandans Turn Toward Islam », The New York Times, 2004

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