L’afropessimisme est un leurre médiatique ?

L’Occident médiatique, depuis quelques décennies, donne de l’Afrique une image fabriquée à grand renfort “d’afro-pessimisme ». On ne parle dans les médias que des malheurs des Africains. Ces médias nous expliquent que non seulement l’Afrique serait au plus mal, mais aussi qu’on assiste à l’agonie d’un continent en quelque sorte prêt à être rayé de la carte géopolitique internationale. Cette image répond davantage aux pulsions inconscientes des classes dirigeantes européennes qu’à la réalité. L’Afrique est souffrante, certes, mais le continent a aussi fait la preuve, depuis des siècles, de ses capacités de résistance et d’invention.

Un pessimisme historique

L’histoire est là pour nous rappeler que ce n’est pas la première fois que l’Afrique affronte de tels défis.

Sur le plan démographique, les traites négrières du X° au XIXe siècle inclus, la peste bovine généralisées à la fin du XIXe siècle, la maladie du sommeil (mortelle à 100 % jusque dans les années 1930) ont provoqué à plusieurs reprises des coupes claires; sans doute un tiers de la population africaine a disparu entre les années 1880 et 1920. 

Sur le plan politique, les conquêtes militaires du XIX° siècle précolonial, la « zulufication » de l’ensemble de l’Afrique orientale, les grandes jihads d’Afrique occidentale et centrale, le tout couronné par l’achèvement du partage colonial autour de 1900, ont provoqué des soubresauts que l’on pourrait facilement classifier comme plus terribles que ceux d’aujourd’hui. 

Sur le plan économique, l’économie de pillage colonial n’a pas été moins traumatisante. À court terme, les pronostics sont sévères. Guerres civiles, mortalité infantile, sida, diminution relative du produit par tête, fragilité de l’informel, misère scientifique, retard de l’agriculture et de l’industrie, tout cela est connu. Il est probable que, d’ici un certain nombre d’années encore, les conflits ont toute chance de se multiplier plutôt que de se résorber. C’est pour exprimer ce désespoir immédiat que les Africains parlent aussi d’afro-pessimisme en se ré-appropriant le terme.

Ne jugeons pas seulement l’Afrique sur le temps de l’événement, important mais passager; ne la jugeons pas nécessairement sur une ou deux générations. Et réfléchissons un peu, en historiens de l’Afrique cette fois. Quand les indépendances sont-elles survenues ? Il y a à peine plus d’une génération. De quoi ont-elles été précédées? De quelques brèves années d’apprentissage très contrôlé de la vie démocratique (le temps de la décolonisation), après environ un siècle de dictature coloniale.

Ce pessimisme vaut les jugements sans appel que l’on entendait sur les pays d’Asie en proie à des famines de type médiéval, Inde et Chine en tête, il y a tout juste une génération. Combien a-t-il fallu de siècles à la France pour se faire, combien de révolutions et de régressions au XIXe siècle pour aboutir, après deux empires et le massacre de la Commune, à la République dans les années 1880 seulement, soit un grand siècle plus tard, et combien de guerres mondiales pour que l’Europe n’arrive même pas à régler ses problèmes internes ?

L’afro-pessimisme, c’est d’abord une idéologie qui relève d’une volonté politique explicite ou, au mieux, inconsciente chez les intellectuels de gauche, celle de garder l’Afrique en dépendance, ou du moins de continuer à la considérer comme inférieure.

Les défis

Le continent africain, depuis à peine plus de deux générations, a eu à affronter un quintuple défi :

  • Le défi de frontières imposées par des forces externes, entraînant un double obstacle de circulation des biens et des personnes mais aussi celui de l’exacerbation du tribalisme.
  • Le défi politique d’Etats neufs dépourvus de presque tout et qu’il fallait construire de toutes pièces, à l’aide de constitutions importées qui ne s’adaptaient guère aux réalités endémiques
  • Le défi d’un boom démographique sans précédent après une quasi stagnation de la population depuis cinq siècles
  • Le défi de la crise économique mondiale, avec la succession des deux chocs pétroliers, en 1973 et en 1979
  • Et si cela ne suffisait pas, le défi d’un déficit de la pluviométrie, entre les années 1972 et 1990, tel qu’on n’en avait pas connu depuis un siècle.

Que les Etats africains n’aient pu résoudre leurs problèmes en une génération n’a rien d’étonnant. Il est même compréhensible qu’ils aient commencé par réagir par une période de régression, révélée par la multiplication des putschs et des dictatures militaires ou civiles.

Des sociétés en position de retrouver leur équilibre

Depuis une vingtaine d’années, de façon souterraine et comme masquée par le pessimisme ambiant, des évolutions se dessinent, les situations, conditions de vie et mentalités bougent ; plusieurs facteurs sont à l’œuvre qui, pour avoir leur plein effet, devront être relayés par des politiques publiques volontaristes. Dans un souci de clarté et de synthétisation du propos, je ne vais donc pas citer tous les obstacles auxquels le continent devra faire face afin de s’émanciper dans sa pleine potentialité. Je m’exercerai plutôt à mettre en lumière les diverses avancées qui rendent cette possibilité envisageable; avancées qui démontrent, de par leur propre nature, que l’Afrique est loin d’être condamnée.

La donne technique

L’Afrique a fait l’économie du téléphone fixe et des lourds investissements qu’il exige. Bientôt, chacun pourra disposer d’un téléphone et d’une connexion à Internet, ce qui est en passe d’être le cas dans les villes, et le sera dans les campagnes au fur et à mesure des progrès de l’électrification. On mesure les effets de cette révolution qui se font déjà ressentir : échanges entre individus et citoyens facilités, de nature à rapprocher les valeurs et comportements, et à développer le sentiment d’appartenance à une même communauté nationale ; accès à l’information et aux connaissances universelles permettant de remédier à l’absence ou à la pauvreté des bibliothèques et des centres de documentation, diffusion de l’instruction au moyen des techniques de l’enseignement à distance, diffusion des soft power africains et augmentation du tourisme…

La révolution à venir de l’électricité.

Là aussi, l’Afrique, riche en soleil et donc potentiellement en énergies photovoltaïques, a de bonnes chances de pouvoir se passer des gros investissements nécessaires à la production et au transport du courant. Le maillage des territoires par des sources d’énergie décentralisées n’améliorera pas seulement les conditions de vie des populations, il permettra la création et le développement d’activités dans les domaines agricole, industriel, tertiaire, de nature à ralentir l’exode rural.

La donne démographique et sociale

Tout autant que l’explosion démographique, l’urbanisation, fruit de l’exode rural, s’avère préoccupante, car galopante : faute d’être prévue et régulée, elle se heurte à l’insuffisance des infrastructures indispensables et confronte les habitants des villes à des conditions de vie dégradées.

Mais, ces aspects négatifs ne sauraient occulter ce que l’urbanisation peut avoir de positif : elle met les populations venant d’horizons divers en contact les unes avec les autres mais aussi avec un univers différent de celui des campagnes, ce qui favorise l’évolution des mentalités et des pratiques sociales, en même temps que l’intercompréhension culturel : les mariages mixtes se multiplient, l’usage d’une langue commune s’étend, le sentiment d’appartenance à une même nation se fortifie. Évolution que ne peut que consolider la constitution progressive de classes moyennes dans les capitales : elles en sont les pionnières et représentent des « guides d’opinion », appelés à être imités par les autres couches de la population.

La donne institutionnelle

Conscients de la nécessité, pour promouvoir le développement, d’offrir aux acteurs économiques des espaces plus vastes, les dirigeants africains s’emploient à l’approfondir. C’est ainsi, qu’entre autres initiatives, on peut relever la création de l’AES (l’Alliance des États du Sahel) depuis 2023 par le Burkina Faso, le Mali et le Niger qui ont conjointement quitté la CEDEAO. Cibles d’un embargo économique depuis les trois coups d’État à l’origine de cette formation, leurs dynamiques communes font face à de nombreuses problématiques mais pourraient à long terme aboutir à une réelle indépendance économique des trois pays.

Les trois pays ont cependant bien préparé leur sortie de la CEDEAO qui n’est effective que depuis le 29 janvier 2025. En effet, depuis novembre 2024, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont signé un protocole d’accord sur la fin des frais d’itinérance des communications téléphoniques entre les trois pays.

Depuis le 29 janvier 2025, le passeport commun pour les États membres a été mis en place. Les ministres de l’AES travaillent également à la création d’un parlement conjoint.

Le 5 février 2025, les États membres de la Confédération de l’Alliance des États du Sahel, signe une convention historique, instaurant une politique culturelle commune.

La donne internationale

Après des décennies de relatif délaissement, l’Afrique suscite l’engouement de la communauté internationale, des opérateurs privés aussi bien que des États, pour des raisons à la fois positives et négatives. 

L’Afrique, avec les richesses de son sol et de son sous-sol, sa jeunesse nombreuse, sa consommation privée dynamique et ses immenses besoins en investissements publics, est perçue comme promise à un bel avenir, sinon aujourd’hui ou demain, du moins à terme, et donc appelée à offrir de fructueuses opportunités. 

L’intérêt bien compris invite donc à y prendre position dès que possible en y installant des systèmes de protectionnismes d’État, mais aussi à prendre action au niveau individuel, en tant qu’Africains, mais aussi en tant qu’Afro-descendants, avant que les places n’y soient devenues trop chères… 

Réunir les conditions du développement dans l’ordre matériel.

Des investissements massifs sont nécessaires pour électrifier le continent, parce que sans énergie rien n’est possible, et pour étendre et améliorer les réseaux de transports.

Mais le plus difficile sera sans doute d’enclencher le changement dans deux secteurs clés, ceux de la santé et de l’éducation : parce que, pour modifier l’ordre des choses, il ne suffit pas de réunir d’importants moyens, il faut agir sur les comportements, remettre en cause des modes de fonctionnement sociaux.

Dans le secteur de la santé, pour que des populations entières ne restent pas démunies face à la maladie, un vaste chantier va devoir être conduit : il doit notamment porter sur la formation des différentes catégories de personnels, sur leur rémunération, pour qu’ils n’aient plus la tentation de négliger leurs fonctions dans les structures publiques afin de compléter leurs revenus dans des activités privées, sur la définition d’une carte sanitaire, sur la construction ou la rénovation d’établissements de soins ainsi que sur leur équipement.

Mais le secteur le plus sensible au regard de la préparation de l’avenir est sans doute celui de l’éducation car actuellement de nombreux pays sont confrontés à des problèmes de formation de leur jeunesse. 

Un fort pourcentage d’enfants, particulièrement de filles, n’achève pas le cycle primaire (souvent après avoir fréquenté l’école trop peu de temps pour qu’il en reste plus que quelques minces traces) et que, pour ceux qui poursuivent, vaille que vaille, leur scolarité, le niveau demeure faible.

Cette situation, qui n’a sans doute pas assez retenu l’attention des gouvernements et de la communauté internationale, appelle des mesures énergiques pour que l’École puisse remplir les missions que l’on attend d’elle dans des sociétés en transition.

Quelles que soient les déficiences de l’offre de formation, l’Afrique dispose en tout cas d’un atout majeur pour « gagner la bataille de l’éducation » : la vigueur de sa demande d’instruction, qui ne se dément pas, comme en témoignent le succès des écoles privées et les sacrifices consentis par les familles pour y envoyer leurs enfants.

Des évolutions décisives se dessinent depuis une trentaine d’années, dont nous méconnaissons trop souvent l’ampleur : elles intéressent aussi bien le domaine des faits que celui des mentalités et, se renforçant mutuellement, elles constituent autant de motifs d’en finir avec l’afro-pessimisme et de réviser le regard que nous portons sur les sociétés africaines.

À cet égard, une question ne peut manquer d’être posée : combien de temps faudra-t-il pour que ces évolutions produisent leur plein effet ? Vivant à l’ère de l’instantanéité, de l’univers virtuel, nous voudrions que, comme dans celui-ci, les changements sociaux soient immédiats, alors qu’en ce qui les concerne, il faut « laisser le temps au temps », raisonner non en termes d’années mais de générations, considérer non la situation à un moment donné, mais bien la tendance.

Article rédigé par Bamby Diagne, le 11/02/2025

Crédits : 

L’Afrique noire est mal partie (René Dumont, 1962),

L’Afrique peut-elle repartir ? (A. Meister, 1966)

L’Afrique désenchantée (G.Gosselin, 1978)

Continent convoite (E. MbOkolo, 1980),

L’Afrique étranglée R. Dumont et M.-F. Mottin.

Main basse sur l’Afrique noire (. Ziegler 1979.)

Revue politique N°1099 – En finir avec l’afro-pessimisme (Daniel Gouadain)

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