Langues africaines : les mémoires en péril face à l’impérialisme culturel

Des centaines de langues sont aujourd’hui menacées d’extinction à travers tout le continent africain. Dans un dernier souffle, ces langues nous révèlent les logiques de domination linguistiques à l’œuvre. 

Les langues ne sont pas neutres. Porteuses d’un véritable héritage politique et culturel, elles incarnent la richesse d’une histoire collective à préserver.

Mais face à l’impérialisme culturel issu de l’époque coloniale, certaines langues sont confrontées à la perte de leurs locuteurs, qui cessent de les pratiquer ou disparaissent sans pouvoir les transmettre aux nouvelles générations. 

Interroger les usages linguistiques et les rapports de force qui les ont façonnés : une réflexion essentielle sur l’avenir de nos langues et la transmission de nos patrimoines culturels.

Une mort silencieuse

Au cœur de nos héritages meurtris, une tragédie se joue : la mort silencieuse d’une centaine de langues africaines. Parmi celles-ci, l’Aasax en Tanzanie dont les derniers locuteurs natifs ont disparus, le Nubi de la région du Nil cédant la place à l’arabe ou encore la langue traditionnelle tamazight du rif qui tombe peu à peu dans l’oubli. Même la République démocratique du Congo comptant pas moins de 450 langues locales n’y échappe pas, et voit ses langues maternelles s’éteindrent doucement. Des disparitions se jouant dans l’indifférence collective à un rythme effréné, érodant la riche mosaïque linguistique qui a longtemps caractérisé l’Afrique. Si ces extinctions se font au profit d’une homogénéisation et d’une uniformisation culturelle, caractérisant nos sociétés mondialisées, nul ne peut nier le poids de l’entreprise coloniale, dont les symptômes continuent de se faire sentir. 

Se distinguer socialement par la langue

Diverses raisons peuvent être à l’origine de la disparition d’une langue et de ses locuteurs : l’urbanisation, la mondialisation, la migration, la guerre… En revanche, lorsque l’on constate que des langues telles que l’anglais et le français ont contribué à reléguer certaines langues africaines au second plan, l’existence de rapports de force façonnant la valeur d’une langue sur une autre devient tristement évidente. Parler ne relève plus simplement d’un usage ou d’une pratique, cela devient désormais un moyen de se positionner dans une hiérarchie sociale, de décrocher un emploi ou de partir à l’étranger. Certaines langues cessent donc d’être transmises, cédant leur place à d’autres considérées comme plus prestigieuses et aux opportunités sociales et économiques prometteuses.

Différencier pour mieux hiérarchiser

La considération des langues occidentales comme symbole de reconnaissance sociale relève de l’institution de tout un imaginaire colonial qui a opposé une « véritable langue civilisée » aux « dialectes africains » selon la sociolinguiste Cécile Canut. Une opposition qui affirmait un imaginaire selon lequel les langues européennes seraient des langues « complexes », par rapport aux langues africaines, présentés comme « simples ». Un discours se basant sur des idées héritées de la caractériologie, branche de la psychologie, dissociant les mentalités primitives des populations africaines aux mentalités développées de l’Europe. Selon Cécile Canut « lorsqu’on parle des langues, on ne parle jamais réellement des langues elles-mêmes. En réalité, les langues sont perçues comme vides, dénuées de qualité intrinsèque. Ce dont on parle, ce sont des gens qui les parlent ». Les imaginaires linguistiques sont donc directement liés à la manière dont sont appréhendés les peuples et les individus. 

C’est dans ce cadre que des processus de nomination et de catégorisation de la part des premiers linguistes et administrateurs coloniaux ont eu lieu, en cherchant à calquer un parler sur un groupe prétendument ethnique, selon un modèle raciologique. Par exemple, certaines langues ont été dévalorisées, considérées comme non véritables langues, simplement parce qu’elles n’étaient pas écrites. En somme, une multitude de critères a été utilisé pour différencier les langues, et ce même à l’intérieur des langues elles-mêmes. Le bambara du Mali est un exemple éclairant, car longtemps considéré par le regard européen comme langue isolante, composée uniquement de syllabes juxtaposées sans réelle structure. « On a ainsi distingué la langue, puis les dialectes, les sous-dialectes, et ainsi de suite. Ces derniers, tout en prétendant faire preuve de patience et d’objectivité, ne faisaient en réalité que reproduire leurs propres idéologies » souligne t-elle.

Homogénéiser la langue

Ces hiérarchisations ont ainsi alimenté l’idée d’une langue comme une unité homogène, associée à une ethnie. Ce lien entre territoire, nation et ethnie, unifié par une langue commune n’est autre qu’une importation européenne, directement dérivée du concept de l’État-nation. Alors, dans l’Afrique d’aujourd’hui, toute langue qui ne détient pas un quelconque pouvoir politique et qui ne dispose pas d’un statut reconnu est reléguée fatalement à une position précaire de survie. La disparition d’une langue en Afrique s’explique donc souvent par la place que ses locuteurs occupent dans les rapports socio-économiques. Finalement, comme l’exprimait si bien Cécile Canut  « La langue n’est pas un outil neutre, mais un espace de pouvoir, de contrôle, et de hiérarchies sociales »

Rendre compte de la disparition de certaines langues en Afrique, c’est mettre en lumière les logiques de domination linguistiques, fondées sur l’idée réductrice qu’une langue doit être associée à une seule nation. La préservation des langues minoritaires est un enjeu majeur de justice linguistique. Il appartient notamment aux autorités politiques africaines de reconnaître la nécessité de les enseigner et de les protéger.

Écrit par Amina Al Bouazzaoui 

Bibliographie 

Axl, A. (s.d.). La mort des langues. Université Laval. URL :  https://www.axl.cefan.ulaval.ca/Langues/2vital_mortdeslangues.htm

FranceInfo. (2019, juin 24). Extinction des langues africaines : l’hémorragie continue. France TV Info.URL ; https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/extinction-des-langues-africaines-lhemorragie-continue_3060175.html

Rising Africa. (2021, septembre 9). Les langues africaines en péril : un suicide culturel ? URL : 

Jeune Afrique. (2023, mai 4). Bulu, Haoussa, Tamazight … la mort silencieuse des langues africaines. Jeune Afrique. 

URL : https://www.jeuneafrique.com/1517105/culture/bulu-haoussa-tamazight-la-mort-silencieuse-des-langues-africaines/

Canut, C. (2009). Provincialiser la langue : langage et colonialisme. Éditions Amsterdam.

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