Le film « Fanon » : Portrait bouleversant d’un homme en mission

Alors qu’il vivait dans une cité du Val d’Oise à l’adolescence, Jean-Claude Barny, d’origine antillaise, a découvert Frantz Fanon à la bibliothèque municipale d’Argenteuil. En lisant Peau noire, masques blancs, il a dit avoir reçu une « sacrée claque« .

Ce livre lui a permis de ne pas prendre pour modèles ses amis Blancs, mais de se construire une identité propre, qu’il revendique. En grandissant et après avoir réalisé Neg Marrons, le cinéaste a voulu cesser les préjugés racistes à l’encontre des Antillais et mettre la France face à son passé colonialiste. C’est pour cela que l’histoire de Fanon, qui se déroule en partie en Algérie, collait à cette envie.

Le tournage a duré sept semaines, pour trois heures de film qui ont finalement été réduites à 2h10 et bien que Jean-Claude Barny s’est rendu plusieurs fois à Blida en Algérie pour la préparation du film, le tournage de Fanon s’est en réalité déroulé en Tunisie, pour des questions de « calendrier et d’assurances », afin de ne pas prendre du retard. Toutefois, le réalisateur ne regrette pas ce choix, la Tunisie ayant toujours eu un grand lien avec l’Algérie puisqu’elle a été colonisée aussi et les architectures se ressemblent. En outre, le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne avait son siège à Tunis, de 1960 à 1962.

Un voyage initiatique sous le signe du combat

Le film s’ouvre sur une scène onirique : un rite d’initiation au crabe, bien connu en Martinique. Ce moment mystérieux, d’abord anodin, gagne en profondeur à mesure que l’histoire progresse. Ce n’est qu’à la fin que l’on saisit la portée symbolique de la blessure sous l’œil du jeune Frantz Fanon : une métaphore puissante de la violence du réel, des épreuves à venir, et du combat intérieur dont il ne sortira pas indemne.

De cette enfance caribéenne, le récit nous entraîne en Algérie, dans les années 1950.

Psychiatre en chef, Fanon découvre la brutalité d’un système colonial qui déshumanise les patients locaux. Face à un mur de préjugés et d’indifférence, il choisit de ne pas détourner les yeux. Il révolutionne la pratique psychiatrique, fait entrer de nouveaux visages dans l’hôpital, et propose des méthodes centrées sur la dignité humaine. Cette résistance silencieuse le mène progressivement vers le FLN (Front de Libération Nationale). Ce qui débute comme un dilemme éthique devient un engagement politique profond.

Une ascension vers la révolte

Le film prend le temps de construire cette transformation intérieure. Son rythme posé du début permet une immersion psychologique puissante dans le parcours d’un homme en transition. À mesure que Fanon s’investit dans la révolution, la tension s’accroît, jusqu’au point de bascule.

Ce qui frappe, c’est le contraste entre sa froideur apparente et la chaleur de son humanisme. Il agit avec une rigueur presque militaire, mais l’on devine une sensibilité profonde. Peu démonstratif, il trouve un espace d’expression dans la relation avec sa compagne, figure centrale et stabilisatrice, à la fois soutien indéfectible et conscience vigilante de ses choix.

Un casting puissant au service de l’histoire

L’acteur principal incarne Fanon avec une justesse saisissante. Sa ressemblance physique, bien que frappante, n’est qu’un aspect d’une performance habitée. Il restitue avec finesse cette dualité entre retenue et intensité, entre distance et engagement viscéral.

On retient aussi les performances secondaires, notamment celle de l’acteur qui incarne Hocine, collègue de Fanon, qui apporte au récit une humanité simple et une tension dramatique subtile. Déborah François, dans le rôle de Josie Fanon nous fait réaliser avec justesse le rôle prépondérant que la femme a eu dans certains des choix de vie du célèbre psychiatre. Mais c’est surtout l’interprète de Ramdane qui marque durablement : charismatique et nuancé, il confère une densité rare à cette figure historique majeure.

Globalement, le jeu des acteurs est sobre, tendu, et toujours au service d’une atmosphère où chaque silence résonne comme un cri contenu.

Une guerre psychologique autant que physique

Le film ne se contente pas de dénoncer la violence coloniale. Il en explore les failles, les contradictions, et montre que la guerre traverse aussi les consciences. Le personnage du sergent Rolland en est l’un des exemples les plus subtils. Initialement figure d’autorité, il se trouve peu à peu troublé par Fanon. Un regard, une phrase, et le doute s’installe. Le film évite la caricature : même au sein du camp dominant, certains s’interrogent, vacillent, et s’ouvrent à une autre vérité.

Sur le plan historique, le film balise avec précision les étapes clés de l’engagement de Fanon, de ses premières prises de conscience à son implication intellectuelle et militante. L’Algérie devient pour lui bien plus qu’un territoire d’exercice : un champ de bataille idéologique et existentiel.

La perte de son mentor Ramdane marque un tournant décisif. Elle révèle les tensions internes du FLN et accentue la solitude de Fanon face à l’ampleur de sa mission. Le poids de la maladie, loin de freiner son ardeur, le pousse à aller au bout. Il n’a plus le luxe du temps, et il le sait. Dans un moment chargé d’émotion, on comprend qu’il veut transmettre une dernière œuvre. Ce sera *Les Damnés de la Terre*.

Une œuvre engagée et immersive

Fanon dépasse largement le cadre du biopic. C’est une plongée vertigineuse dans l’intimité d’un homme en guerre avec le monde, mais aussi avec lui-même. Loin d’être figé dans l’histoire, Fanon y apparaît comme un être en tension constante, entre amour et devoir, entre silence et révolte.

Ce n’est pas un film à thèse. C’est un film d’humanité. Il nous confronte à la complexité des luttes, à la profondeur des convictions, et aux sacrifices qu’elles exigent. On n’en sort pas indemne. Ni du film, ni de l’homme. Sa détermination, son regard hanté, et la portée de ses écrits continuent de résonner longtemps après l’écran noir.

Plus qu’un hommage, *Fanon* est une expérience. Nécessaire.

Écrit par Thamani Couchy

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