Michael Mosoeu Moerane était un compositeur pionnier en Afrique du Sud. Un nouveau livre lui redonne une place dans l’histoire.
Compositeur et éducateur, Michael Moerane est connu aujourd’hui pour quelques œuvres chorales à succès, dont Della et Sylvia, qui sont encore chantées aujourd’hui par des chorales dans toute l’Afrique du Sud. Et, bien sûr, pour sa pièce orchestrale FatŠe laHeso (Mon pays) qui a eu la particularité d’être enregistrée par les radiodiffuseurs publics britanniques et sud-africains à une époque où la minorité blanche n’admettait même pas l’existence de musiciens classiques noirs.
Mais aujourd’hui, un livre, The Times Do Not Permit, écrit par Christine Lucia, auteure et spécialiste de la musique sud-africaine, vient redéfinir l’héritage de ce musicien mystérieux.
Moerane s’est élevé contre le système, tout en bénéficiant de la supervision d’universités blanches. Il a été consulté par des ethnomusicologues blancs de son vivant. Pourtant, il a été stéréotypé et confiné par les règles de l’apartheid.
Le livre de Christine Lucia est important parce qu’il nous aide à commencer à cartographier le continent inconnu de la musique classique noire sous ce régime. Les quelque 300 pages du livre offrent un compte rendu détaillé de la vie de Moerane, basé sur des recherches et des conversations avec sa famille et ses contemporains encore en vie.
Lucia nous fait découvrir tour à tour les différents rôles du musicien, à la fois étudiant, professeur, choriste, etc. Elle analyse également ses compositions et les thèmes qu’elles abordent, de la spiritualité à la tradition en passant par l’amour et la perte.
Mais qui était Michael Moerane ?
Né dans la province du Cap-Oriental et éduqué dans cette province ainsi que dans le Basutoland voisin (aujourd’hui Lesotho), Michael Moerane a mené une carrière d’enseignant de musique qui s’est déroulée entre les deux pays.
Ses propres politiques africanistes radicales, l’activisme des membres de sa famille, son mariage au-delà des barrières ethniques définies par l’apartheid (il était Sotho, sa femme Xhosa) et le simple fait d’être un compositeur noir explorant une musique non conventionnelle signifiaient qu’il était souvent dans la ligne de mire des autorités répressives des deux pays. Sa meilleure protection consistait à changer d’école ou de lieu de résidence de temps à autres.

Certaines de ses lettres font état d’une réelle crainte que tous ces déplacements n’entraînent la perte ou la dispersion de ses compositions écrites. Malgré tout cela et la ségrégation, Michael Moerane réussit à maintenir une famille unie, à établir des ensembles musicaux et une réputation, et à obtenir un diplôme de musique à l’université d’Afrique du Sud en 1941, à une époque où il était pratiquement impossible pour les Noirs sud-africains de recevoir une éducation universitaire. Grâce à un accord unique, il a pu bénéficier de la supervision du Rhodes University College, établissement entièrement blanc situé dans sa province d’origine.
Un livre ressuscite la légende.
Le récit de Lucia sur la façon dont Moerane est arrivé là, et sur les nombreuses compositions et la longue carrière d’enseignant de musique qui ont suivi, est rendu encore plus clair grâce à une riche variété de matériel. On y trouve des cartes géographiques, historiques et musicales, des extraits de ses manuscrits, des photographies évocatrices de personnes et de lieux, et probablement le catalogue le plus complet des œuvres de Moerane à ce jour.

Ce catalogue a été élaboré à partir de documents d’archives et de fragments de partitions conservés dans le piano-tabouret familial, où ils étaient entreposés. Dans une Afrique du Sud déchirée par l’Apartheid, la majorité des familles Noires du pays se sont retrouvées dans l’impossibilité de conserver des souvenirs de famille. Les partitions de Moerane nous rappelle donc de manière douloureuse que rien que le fait qu’elles existent encore aujourd’hui relève d’un veritable miracle.
La domination de la minorité blanche n’a pas seulement limité les lieux de vie et de travail des Sud-Africains noirs, mais aussi la manière dont ils pouvaient apprendre la musique. Les cours dispensés aux étudiants noirs en musique se limitaient à l’écriture en notation tonique. Exclus de la notation utilisée en musique classique, les compositeurs et les interprètes qui auraient pu occuper les scènes de concert étaient limités aux chorales communautaires et aux fanfares. Cela fait également partie de l’histoire de Moerane.
La musique sud-africaine sous l’apartheid est souvent présentée comme la « bande-son » de l’histoire. Ou bien l’histoire est souvent considérée comme un simple « arrière-plan » de la musique. Mais la musique de Moerane n’était pas une bande sonore de l’histoire : elle faisait partie de l’histoire. Son époque n’était pas un arrière-plan de sa musique, elle en était un ingrédient. Ce n’est pas tant à cause de l’œuvre que de ce qu’il a choisi d’être – et de ce qu’il n’a pas pu être.
Le titre du livre, The Times Do Not Permit, est tiré d’une lettre écrite en 1966 par Moerane à l’académicien Percival Kirby, en réponse polie à une demande d’informations détaillées sur sa vie :
Le livre de Lucia nous permet donc d’entrer dans la vie d’un compositeur qui s’est battu contre les circonstances de son époque et de nous réjouir qu’une vie aussi remplie ait été menée mais il nous oblige également à déplorer les occasions perdues pour Moerane et pour les chercheurs qui se sont penchés sur sa vie auparavant.
Combien d’autres musiciens noirs sud-africains ont vu leur vie et leur héritage obscurcis comme l’a été celui de Michael Mosoeu Moerane ?








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