Deux figurines africaines vieilles de 1 500 ans découvertes en Israël.

Ce que ces deux statuettes nous disent des relations de l’empire byzantin avec le continent africain.

Des archéologues israéliens ont découvert deux minuscules figurines africaines enterrées dans des tombes paléochrétiennes.

Selon les chercheurs, ces objets ont été enterrés dans les tombes d’une jeune femme et d’un enfant, qui se sont peut-être convertis au christianisme en Afrique avant de se rendre dans la région.  

Cette figurine en ébène a été trouvée dans la tombe d’un enfant. Dafna Gazit / Autorité israélienne des antiquités

Les sépultures où ils ont été retrouvés sont situées dans une nécropole à Tel Malhata, un site archéologique dans le désert du Néguev.

Selon de nouvelles recherches publiées dans ‘Atiqot, le journal de l’Autorité israélienne des antiquités (IAA), trois de ces tombes appartenaient à deux femmes et un enfant décédés au sixième ou au septième siècle de l’ère chrétienne. Ces sépultures contenaient un trésor d’objets funéraires, notamment des bijoux en bronze, des jarres en albâtre et cinq figurines sculptées.

Trois des cinq figurines étaient faites d’os, et les chercheurs indiquent que les objets en os de ce type étaient couramment utilisés dans les rituels domestiques et les enterrements de la région. Les deux autres figurines sont en revanche assez rares. Elles ont été sculptées dans de l’ébène et représentent un homme et une femme aux « traits typiquement africains », selon l’étude. Les deux figurines en ébène ont été trouvées dans les tombes d’une femme décédée entre 20 et 30 ans et d’un enfant décédé entre 6 et 8 ans. Dans leur communiqué, les chercheurs expliquent que ces objets auraient pu être « des objets personnels intimes portant en eux une histoire d’identité, de tradition et de mémoire ». 

Deux des figurines en os ont également été trouvées dans ces sépultures. La troisième a été découverte dans la tombe d’une femme décédée entre 18 et 21 ans. Chaque figurine est percée d’un petit trou par lequel un cordon aurait pu être enfilé, ce qui indique qu’elles se portaient probablement autour du cou.

Comme les tombes étaient proches et présentaient le même type de cadeaux funéraires, il s’agissait probablement d’une mère et d’un enfant. Malheureusement, nous n’avons pas pu extraire les restes d’ADN des os pour effectuer un test.

– Dr. Noe Michael

Des pistes sur leurs origines et leur trajet ?

Bols en poterie, probablement utilisés lors d’un repas lié à l’enterrement. Crédit : Svetlana Talis, Autorité israélienne des antiquités

Au cours des VI et VIIe siècles, Tel Malhata se trouvait à l’intersection des principales routes commerciales où passaient les marchands du sud de l’Arabie, de l’Inde et de l’Afrique. Vieux de 1 500 ans, ces objets sculptés dans un bois d’ébène rare originaire d’Inde ou du Sri Lanka attestent de ces échanges intercontinentaux.

Ces découvertes soulèvent autant de questions qu’elles n’en résolvent. Qui étaient réellement ces deux personnes auprès desquelles on a retrouvé les statuettes ? Si l’on en croit la datation, elles ont vécu au VIᵉ ou au VIIᵉ siècle, à une époque où le christianisme s’était déjà implanté dans plusieurs régions d’Afrique, notamment en Nubie, dans le royaume d’Aksoum (aujourd’hui Éthiopie et Érythrée), et même dans certaines parties de la côte swahilie, sous influence commerciale yéménite et perse.

Comme l’indiquent les chercheurs dans leur communiqué, « il est possible que les figures représentent des ancêtres et qu’elles reflètent ainsi des traditions transmises de génération en génération, même après l’adoption de la religion chrétienne ».

Le fait que ces objets aient été sculptés dans de l’ébène d’origine indienne ou sri-lankaise ne doit donc pas détourner l’attention de leur usage après leur conception. Les routes commerciales de l’époque – notamment les réseaux maritimes traversant la mer Rouge et l’océan Indien – reliaient l’Inde au royaume d’Aksoum, aux ports de la côte érythréenne et jusqu’au golfe d’Aden. Il n’est pas exclu que ces statuettes aient été conçues ou commandées en sur le continent africain, selon une esthétique locale, à partir de matériaux d’importation. Le bois d’ébène utilisé a très bien pu transiter par les ports d’Adoulis ou de Zeila depuis l’Inde, puis remonter via l’Arabie jusqu’en Palestine byzantine.

Que dire de l’analyse scientifique ?

Les traits « typiquement africains » mentionnés par les chercheurs méritent une certaine prudence. Cette catégorisation, souvent construite à partir de critères phénotypiques modernes et biaisés, peut refléter davantage un regard contemporain sur le passé qu’une compréhension fine des conventions artistiques régionales.

Cette figurine en ébène a été trouvée dans la tombe d’une jeune femme. Dafna Gazit / Autorité israélienne des antiquités

Ce que l’on appelle « typique » peut en réalité relever d’un style symbolique propre à une culture précise : les figures pouvaient par exemple incarner des ancêtres mythiques, des esprits protecteurs, ou des représentations idéalisées de la parenté. L’identification de leur africanité mériterait une analyse comparative plus poussée avec les corpus sculpturaux aksoumites, nubiens ou même bantous côtiers de l’époque.

À quoi aurait pu ressembler leur vie ?

Si ces individus venaient effectivement de la Corne de l’Afrique, ils pourraient avoir appartenu à une communauté commerçante ou migrante, établie temporairement ou durablement en Terre sainte. Des liens entre les populations d’Aksoum et l’Empire byzantin sont bien documentés à cette époque, notamment via des missions diplomatiques et religieuses. Il n’est pas improbable que cette femme et cet enfant aient été des convertis chrétiens, voyageurs ou déplacés – peut-être même membres d’une communauté afro-byzantine installée dans le désert du Néguev, alors carrefour stratégique entre l’Égypte, la Palestine et l’Arabie.

Leur présence dans une nécropole chrétienne témoigne d’une certaine intégration, mais la persistance d’objets personnels ancrés dans une mémoire culturelle africaine suggère également une volonté de préserver des traditions ancestrales, y compris dans la mort.

Des témoins muets des relations afro-byzantines

Ces deux petites figurines, enfouies depuis 1 500 ans, incarnent à elles seules un pan souvent négligé des relations entre l’Empire byzantin et le continent africain. Loin d’être anecdotiques, elles rappellent que les mondes méditerranéen, africain et asiatique étaient interconnectés bien avant les grandes explorations européennes.

Au VIᵉ siècle, l’Empire byzantin (ou Empire romain d’Orient) connaît un renouveau sous le règne de Justinien Ier, qui tente de restaurer la grandeur impériale. C’est une époque de grande activité diplomatique et missionnaire, y compris vers l’Afrique. En parallèle, le royaume d’Aksoum, dans la Corne de l’Afrique, est une puissance majeure. Christianisé dès le IVᵉ siècle sous Ezana, Aksoum devient un allié stratégique des Byzantins. Constantinople entretient avec lui des relations commerciales, religieuses et parfois militaires.

La présence de ces figurines africaines dans une nécropole israélienne — une terre alors sous contrôle byzantin — témoigne sans doute de cette circulation des hommes et des idées entre les deux rives de la mer Rouge. On sait que des marchands, des diplomates, mais aussi des pèlerins et des esclaves africains circulaient dans les provinces orientales de l’Empire.

Des relations aussi politiques que religieuses

Le christianisme africain, notamment celui d’Aksoum, n’était pas un christianisme périphérique. Il participait activement aux débats théologiques de l’époque (comme les controverses sur la nature du Christ lors des conciles), et ses représentants dialoguaient avec les émissaires byzantins. Certains historiens avancent même que l’expédition d’Aksoum en Arabie du Sud au VIᵉ siècle, où les troupes éthiopiennes ont soutenu les chrétiens du Yémen face aux persécutions juives, avait reçu l’approbation implicite de Constantinople.

Ainsi, les statuettes pourraient ne pas seulement signaler une origine géographique : elles rappellent l’existence d’une spiritualité partagée — chrétienne mais aux formes diverses — qui circulait entre l’Afrique et le Levant. Il est même possible que d’autres objets de ce type aient accompagné des individus venus en pèlerinage vers les lieux saints de Palestine ou en mission commerciale, politique ou ecclésiastique.

Une mémoire enfouie de la diaspora africaine en Orient

Ces vestiges ouvrent aussi une réflexion plus large : combien d’autres traces, aujourd’hui disparues ou mal interprétées, témoignent de la présence africaine dans l’espace byzantin ? Et dans quelle mesure les traditions iconographiques africaines ont-elles influencé les productions locales ? L’histoire officielle de l’Empire byzantin reste souvent centrée sur ses dimensions grecques et syriennes, négligeant les apports africains, qu’ils soient matériels, humains ou spirituels.

En somme, ces figurines ne sont pas de simples curiosités ethnographiques. Elles sont peut-être les rares échos matériels d’un monde afro-byzantin oublié : celui d’une Afrique chrétienne, voyageuse, connectée, qui circulait à travers l’Empire, non comme étrangère, mais comme partenaire, messagère ou mémoire.

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