« En politique le choix est rarement entre le bien et le mal, mais entre le pire et le moindre mal. »
Le Prince, Nicolas Machiavel.
Le Prince, Nicolas Machiavel.
Il fut l’un des visages les plus connus du Togo fraîchement indépendant et plus généralement de toute une sous-région. Militaire de carrière et physique de colosse, l’ombre d’Etienne Eyadema Gnassingbé continue de planer sur le Togo depuis sa mort le 05 février 2005.
Alors que des protestations contre le pouvoir sont organisées à Lomé ; la capitale ; revenons ensemble sur le parcours de vie de ce personnage complexe d’Afrique de l’Ouest s’étant hissé de simple kabyè modeste à président de la République du Togo durant plus de trente ans.

Bien que sa date de naissance soit fixée au 26 décembre 1936, Eyadema Gnassingbé serait probablement né en 1930. Le Togo est une ancienne colonie allemande qui est, à l’heure où le jeune Eyadema Gnassigbé voit le jour, administrée par la France depuis la défaite des Allemands suite à la « Der des Ders » (La Première guerre Mondiale, 1914-1918).
Celui qui se fera appeler Gnassingbé Eyadema pour un retour dit « authentique » aux eusses et coutumes du continent africain, naît à Pya dans le Nord du Togo d’une femme que l’on prénomme Maman N’Danida/N’Danidaha et d’un père plus ou moins absent, soit-disant condamné pour s’être opposé au « Travail forcé » alors mis en œuvre dans certaines colonies européennes à travers le monde.
Le jeune Gnassinbgé Eyadema est un homme grand, imposant, n’ayant pas peur du contact puisqu’il pratique dans sa jeunesse et en restera friand; la lutte kabyè appelée Evala. Il est aussi amateur de sports de combat comme la boxe qu’il aurait apparemment lui-même pratiqué. C’est également un homme qui a reçu une maigre éducation en ne se cantonnant qu’aux cours élémentaires avant de rejoindre l’armée le 20 mai 1953. Gnassingbé Eyadema s’enrôle donc dans le corps des « Tirailleurs Sénégalais » pour le compte de l’armée française.
Les deux guerres mondiales appartiennent désormais au passé et des conflits plus régionaux ayant pour but la souveraineté de leurs nations éclatent dans certaines colonies françaises; notamment en Indochine devenue par la suite le Vietnam, au Cambodge et au Laos, ainsi qu’en Algérie. Gnassingbé Eyadema est intervenu dans ces deux conflits majeurs de l’histoire de France et de l’histoire des Décolonisations.
Par la suite, il est envoyé au Niger encore sous domination française. Presque dix ans après, il rentre au Togo devenu indépendant depuis avril 1960 et dirigé par Sylvanus Olympio.

Le président en place est l’opposé de Gnassingbé Eyadema. Sylvanus Olympio est diplômé d’économie, polyglotte, il était engagé dans le processus de décolonisation du Togo qu’il mènera à son terme le 27 avril 1960, il appartient à l’ethnie Ewé et souhaite couper les liens avec l’ancienne puissance coloniale.
Cependant, ce qui aurait pu être une collaboration à long terme entre Olympio et Eyadema s’est transformé peu à peu en une rivalité déclenchant le coup d’État du 13 avril 1963. Sylvanus Olympio était réticent à l’idée d’intégrer les anciens tirailleurs sénégalais aux jeunes forces militaires togolaises. Se sentant méprisés et oubliés, une grogne de plus en plus persistante s’installa jusqu’à ce qu’un commando d’hommes en uniformes et armés interviennent en renversant le gouvernement de Sylvanus Olympio qui a été alors abattu devant l’ambassade américaine où il cherchait
refuge.
La mort de Sylvanus Olympio intervient comme un soulagement pour bons nombres d’opposants. Souvent qualifiée d’accidentelle, les versions sur cet épisode de l’histoire togolaise divergent. Certains disent que Gnassingbé Eyadema a pressé la détente et tué Sylvanus Olympio et d’autres disent qu’il n’était que commanditaire du coup d’État.
Toujours est t-il que par la suite, le sergent-chef Eyadema organisa la passation de pouvoir devant revenir à Nicolas Grunitzky, le beau-frère de Sylvanus Olympio.

Eyadema ainsi que les anciens Tirailleurs Sénégalais revenus au Togo furent intégrés dans l’armée régulière. C’est à partir de ce moment que l’ascension d’Eyadema commence réellement. La même année, il est promu au grade de lieutenant. L’année suivante, il devient commandant, avant d’être nommé Chef d’État-Major en 1965 et reçoit ainsi le grade de colonel.
Tout aurait pu s’arrêter là et Gnassingbé Eyadema serait resté dans les mémoires comme le Chef d’État-Major majeur et fondateur du Togo. Or, le 13 janvier 1967, un nouveau coup d’État secoue le pays. « Ça n’allait pas du tout. » déclarera-t-il sur RFI des années après être arrivé au pouvoir. En quatre ans de pouvoir Nicolas Grunitzky, « otage » des militaires l’ayant installé aux plus hautes fonctions de l’État a vu son pouvoir progressivement perdre en prestige.
Bien que la gestion du pays fut plus orientée vers une entente entre Paris et Lomé, les crises politico-économiques ne firent qu’affaiblir sa capacité à gérer le pays. L’intervention d’Eyadema et plus largement celle de l’armée, est apparue comme une suite logique face à la situation interne que traversait le Togo en 1967.
C’est à partir du 14 avril de la même année que Gnassingbé Eyadema s’installe au pouvoir et cumule les fonctions. Président, militaire haut-gradé, ministre, Eyadema est de tous les abords.
Après avoir dissolu toutes les institutions politiques, il est promu général de brigade, mais c’est en 1969 que sa main mise sur le pouvoir semble prendre une tournure autoritaire. Gnassingbé Eyadema instaure le monopartisme ou parti unique en créant le Rassemblement du Peuple Togolais (RPT) où il favorise majoritairement son groupe ethnique au cœur des institutions de l’État, notamment dans l’armée nationale. Ce qui lui permettra de rester au pouvoir grâce aux plébiscites de 1972, 1979 et 1986.
« Quand le vieux est mort, on ne s’y attendait pas ! »
Yaya DARE, en parlant d’Eyadema en septembre
C’est dire l’aura que cet homme a pu avoir, il semblait immortel. En effet après avoir survécu à cinq attentats et un crash d’avion dont il sortira ensanglanté mais presque indemne, rien ne semblait pouvoir l’atteindre pourtant le durcissement de son régime après le crash ne traduisait que mieux son inquiétude.

Après 1974, la violence et le culte de sa personnalité véhiculé par le pouvoir s’installèrent comme réponse à cette inquiétude de perdre le pouvoir voire la vie, tout cela était également bien appuyé par la constitution qu’il avait fait adopter en 1979.
Cependant, les difficultés se firent lentement sentir sans pour autant le faire vaciller. La démocratisation du Togo au début des années 1990 fut désastreuse. Hanté par des menaces de coups d’États tantôt réelles et imaginaires, il n’hésitait pas à réprimer son peuple comme lors des élections présidentielles de 1993, 1998 et 2003 qui étaient truquées puisque la manière dont le scrutin était effectué lui permettait systématiquement d’accéder au pouvoir.
Culte de la personnalité, exaltation de son pouvoir, répression du peuple, traque aux opposants politiques et népotisme étaient monnaies courantes dans la seconde partie des années Eyadema. En 1992 par exemple, Gilchrist Olympio, fils de Sylvanus Olympio, faisait campagne pour les élections de 1993.
Il fut alors victime d’une embuscade où il fut grièvement blessé. Ses partisans n’eurent de cesse de déclarer Gnassingbé Eyadema comme instigateur de cet attentat tandis que ce dernier s’est toujours défendu en clamant son innocence dans cette affaire.
Cependant, ce qui semblait inébranlable subit un revers des plus inattendu. Le 05 février 2005, le grand Baobab rendit son dernier souffle à bord d’un avion médicalisé censé l’évacuer à l’étranger pour recevoir des soins médicaux. Gnassingbé Eyadema n’y parviendra jamais et rendra son dernier souffle au-dessus de la Tunisie où son équipage fut contraint d’atterrir. Prétextant que le Président Togolais était souffrant et par conséquent qu’il ne descendrait pas de l’avion, l’équipage présidentiel pu rapatrier sa dépouille au Togo, où il sera inhumé à l’intérieur d’un grand mausolée dans son village natal de Pya.
Celui que Jacques Chirac présentait comme un « ami personnel » laissa un Togo divisé en quête de vérité. Gnassingbé Eyadema demeure un homme dont l’impact fut considérable sur la manière dont le Togo moderne s’est construit, dans la fermeté et parfois la dureté d’un seul homme ayant gouverné le pays pendant presque quatre décennies.
À l’heure actuelle ou le pouvoir à Lomé est remis en question l’ombre d’Eyadema est plus que présente, ne serait-ce que par le fait que depuis sa mort, c’est l’un de ses fils : Faure Gnassingbé qui gouverne le pays d’une main de fer accompagnée d’une vision toute aussi libérale que son paternel. Néanmoins, la jeunesse fatiguée des pratiques douteuses de la Françafrique tente de faire entendre sa voix pour un futur modelé à son image : empli de transparence et de liberté.
S.DK, pour Histoires d’Afrique.
Sources :
TOULABOR C.M, Eyadema Gnassingbé (1935-2005), Encyclopédie Universalis :
https://www.universalis.fr/encyclopedie/gnassingbe-eyadema/
Le Monde, Les funérailles du président Eyadema célébrées sur fond d’incertitude politique, 2005 :
DEROO.E, Gnassingbé Eyadema : Président, Tirailleur, Général : https://www.youtube.com/watch?v=9FlbXwKw9AI&list=WL&index=32&t=18s







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