et l’on est resté sur notre faim.
Je suis tatoueur et psychanalyste franco-marocain. Depuis dix ans je travail à la préservation et à la transmission du tatouage Amazigh en tant que ressource culturelle et spirituelle nord-africaine.
C’est avec enthousiasme que j’ai fais chauffer ma carte bleue et traversé la France juste pour voir cette exposition sur ma culture qui se déroulait au Mucem de Marseille.
Je me suis retrouvé face aux – très beaux – fonds de tiroirs coloniaux. Comme beaucoup de personnes et militant.es amazigh.es, j’en suis sortie frustré et en colère.
Un culture riche, une exposition pauvre
L’exposition du Mucem « Amazighes. Cycles, parures, motifs » vient de toucher à sa fin et l’on est resté sur notre faim.
Très médiatisée, la proposition sonne bien avec l’emploi du terme Amazighes accordé au féminin pour remettre à l’honneur les femmes, grandes artisanes de notre héritage. On apprécie que le musée laisse de côté l‘usage de l’exonyme berbère et emploie tout au long de l’exposition le Tifinagh, l’alphabet Amazigh. L’entrée dans l’espace met des paillettes dans les yeux avec une très belle carte d’Afrique qui permet de bien visualiser l’étendue de Tamazgha : l’aire géographique et linguistique Amazighe . D’un coté on apprécie une pièce contemporaine d’Amina Ageznay de l’autre une céramique ancienne venant des Iles Canaries. La perspective proposée entre modernité et antiquité fait rêver, mais se rétrécit au fur et à mesure de l’exposition. On en sort avec un arrière-goût colonial malgré une tentative louable de changer de paradigme muséal.
La persistance euro-centriste
Il très appréciable que l’une des deux commissaires d’exposition soit nord-africaine mais pour quelles raisons l’exposition n’est elle pas entièrement confiée à des personnes issues de la culture ?
En deux endroits, juste à coté de pièces artisanales on retrouve exposé des livres sur la culture marocaine écris par des français.es. On reçoit une fois de plus le message que les auteur.ices Autochtones ne se suffisent pas elles-mêmes pour présenter nos cultures. On pourrait y voir un progrès dans une forme d’hybridation narrative portée à la fois par les descendants de colons et de colonisées… mais non. Combien de temps va t’il falloir encore batailler pour que nos voix africaines soient portées dans les institutions par nous-même, sans validation blanche ?
L’entre-soi muséal de l’exposition reflète un eurocentrisme dans la continuité des empires coloniaux. D’où viennent ces pièces d’art autochtones qui sont censées représenter un territoire culturel qui couvre presque un quartde l’Afrique ?
Et bien très majoritairement du musée du musée Pierre Berger et de la société scientifique du musée des Iles Canaries qui n’est administrativement plus un territoire amazigh mais espagnol.
L’évènement donne l’impression du résultat d’un copinage entre musées européens, facile et vite fait.
Le manque d’exigence scientifique teinte le parcours. En allant dans un musée dédié au cultures méditerranéennes je m’attends à voir le fruit d’une recherche anthropologique rigoureuse, qui reflète la diversité de la culture Amazigh… et bien pas du tout. Comment peut on omettre l’artisanat de Libye, de l’oasis de Siwa en Égypte, de la Mauritanie, du Mali, du Burkina- Faso, du Niger ou encore confondre le henné et le tatouage ? En présentant une majorité de pièces venant d’Algérie et du Maroc, l’exposition opère comme un reflet de l’empire colonial français.
Coté textes, en plus d’être mal écrites, les informations des encarts sont en partie inexactes ou incomplètes. C’est comme si la beauté des pièces exposées devait se suffire à elle-même, dans une puissance exotique, lointain échos des zoos humains.
Comme toujours aucun espace n’est accordé à l’oralité qui est pourtant indissociable de la production artistique des sociétés africaines. On est privé de la voix des femmes artistes que l’on aimerait entendre. Encore et encore image et écriture font autorité. C’est pourtant Par le rire et le chuchotement que se transmettent le sens et la force spirituelle liée au motifs et aux gestes.
Donner du sens en interprétant de manière « symbolique « est en soit occidental. A mon sens,symboliser c’est distancier alors dans nos culture africaine, par le signe on se rapproche et on se fond avec l’invisible.
Pour terminer la visite je passé par la boutique du musé en pensant trouver d’autre ressource en échos à l’expo. Et bien presque rien, on trouve sur un petit meuble le catalogue de l’exposition entouré de cinq livres sur la culture amazighe. Aucun recherche bibliographie n’a été effectuée pour compléter l’événement. On ne trouve aucun artisanat amazigh alors que la boutique du musée est pleine de merchandising, made in China ?
S’estimer heureux.es du peu
Combien de mètres carrés pour présenter cette vaste culture africaine ? Un espace à peine plus grand que la boutique.. Entre poterie, bijouterie, tissage, gravure, broderie, peinture murale, tatouage, maquillage, henné, la richesse des signes et motifs est difficile à appréhender, pourtant un seul tapis est présenté, quelques poteries, quelques dessins de portes gravées, quelques parures, quelques photos de tatouages… Manifestement on continue de bien aimer les autochtones tant qu’ils ne prennent pas trop de place.
À l’inverse des textes de cartel mal rédigés, le livret majoritairement écrit par des auteur.ices originaires de Tamazgha, est de qualité, agréable et intéressant à lire. Mais politique culturelle à deux vitesses oblige, pour accéder à plus de profondeur de contenus il faut avoir du temps pour lire et 25 euros à débourser.
Le musée
« ouvert sur le large » n’est malheureusement pas allé à la rencontre des amazigh.es de son territoire Marseillais. L’exposition n’a pas crée de programmation qui aurait permit aux héritier.es de notre culture de la faire vivre et de la compléter.
On a l’impression d’un espace plutôt élitiste alors que Marseille est composée d’une grande représentation amazighe. Pas une seule artisanes de la ville n’a été invitée à vendre ses productions à la boutique. Le Mucem perché au dessus du port ne semble pas aller à la rencontre des gens qu’elle présente, les pièces exposées dans des vitrines sont coupées de la vie dont elles sont née.
Cet artisanat exposé est une émanation de vie, de chant, de mains salies et usée, de personnalités créatives, de corps qui racontent en façonnant. Cette proposition m’a laissée une impression de hors sol.
Une fois de plus on expose l’autre plus qu’on ne l’invite à se partager selon ses modalités et ses codes. Les efforts fournis pour sortir du dispositif d’exposition exotisant sont appréciables mais au final souligne des biais coloniaux toujours bien présent.
Ellem Lucas Manganelli
Casablanca, le 14 novembre 2025







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