Le 8 octobre 2026, Mo Abudu ouvrait EbonyLife Place London, une salle dédiée au cinéma africain en pleine capitale européenne du film. Derrière l’événement, une question nous a taraudé, que peut changer une salle londonienne pour la diffusion du cinéma africain ?
À Nine Elms, dans le sud-ouest de Londres, la réalisatrice nigériane et magnat des médias Mo Abudu, coupait, il y’a quelques semaines, le ruban d’EbonyLife Place London aux côtés du maire de la ville, Sadiq Khan. La productrice nigériane, née à Londres, ouvrait ainsi ce qu’elle présente comme le premier cinéma noir du pays. Sa justification tient en trois mots : « On n’attend plus. »

Un lieu pensé comme un écosystème.
Au cœur du bâtiment, une salle de 160 places programme toute l’année des films de Nollywood et des productions internationales portées par des artistes noirs. Autour : des masterclass, des tables rondes professionnelles, des concerts, un restaurant nigérian, un bar, un salon baptisé « Fàhinti » (en yoruba, l’idée de s’adosser et de se reposer), et une boutique de créateurs d’Afrique et de la diaspora.

Le projet, financé presque entièrement par le groupe de Mo Abudu selon la BBC, reproduit le modèle d’EbonyLife Place, le complexe qu’elle a lancé à Lagos en 2019. « Nous n’avons pas assez d’espaces pour le cinéma noir au Royaume-Uni », a-t-elle déclaré à l’ouverture, organisée en plein London Film Festival. De son côté, le maire de Londres a rappelé que sa ville se place juste derrière Los Angeles pour la production cinématographique mondiale.
Le vrai goulot d’étranglement n’est pas la production…
Pour comprendre ce qu’une salle londonienne peut changer, il faut d’abord regarder où se situe le blocage. Il n’est pas du côté de la production.
Selon le rapport de référence de l’UNESCO sur l’industrie du film en Afrique (2021), le Nigéria produit à lui seul près de 2 500 films par an, et le secteur représente environ 5 millions d’emplois et 5 milliards de dollars de PIB sur le continent, avec un potentiel estimé à 20 millions d’emplois et 20 milliards de dollars.
Le blocage est dans la diffusion. Le même rapport compte un écran de cinéma pour 787 402 habitants en Afrique, le ratio le plus faible du monde. Seuls 19 pays sur 54 soutiennent financièrement leurs cinéastes. Et le piratage ferait perdre entre 50 et 75 % des revenus du secteur, selon l’estimation de l’UNESCO, qui reconnaît elle-même le manque de données précises.
Les films existent. Ce qui manque, ce sont les canaux pour les montrer : salles, distributeurs, programmateurs.
Ce que Londres peut changer

Photo : JUSTIN TALLIS / AFP
Premier mécanisme : un public.
Londres concentre une diaspora africaine et afrodescendante nombreuse, solvable et habituée des salles obscures. Une programmation régulière, toute l’année, peut y créer un circuit commercial là où les films africains ne passaient le plus souvent que par les festivals.
Deuxième mécanisme : une vitrine.
Londres est une place mondiale du film, avec sa presse spécialisée, ses acheteurs et ses distributeurs. Un film qui tourne dans une salle londonienne devient visible pour tout un circuit européen. Reste à démontrer si cette visibilité se convertit en contrats de distribution.
Troisième mécanisme : le contrôle de la programmation.
En 2020, Netflix signait avec EbonyLife son premier contrat multi-titres avec un producteur africain, selon Variety. L’accord prouvait que la demande existait, mais il passait par une plateforme américaine. EbonyLife a depuis relancé sa propre plateforme de streaming avec l’ambition affichée de remettre « les récits africains entre des mains africaines » (C21Media). La salle londonienne prolonge ce mouvement du côté des salles; après la production et le streaming, la distribution physique.
Ce que Londres ne peut pas régler.
160 places à Nine Elms n’ajoutent aucun écran à Lagos, Dakar ou Nairobi. Le déficit de salles du continent reste entier, et les autres chantiers identifiés par l’UNESCO, les financements publics & la formation, ne se déplacent pas à Londres.
Reste la question de la valeur. Si un film nigérian fait sa carrière commerciale à Londres plutôt qu’à Lagos, qui touche les recettes, et où sont-elles réinvesties ? C’est exactement ce que le modèle devra prouver par sa programmation et par ce qu’il reverse aux cinéastes.
L’implantation londonienne peut donc changer trois choses : l’accès à un public, l’accès à une légitimité de circuit, et le contrôle de la programmation. Elle ne change pas, à ce stade, l’infrastructure du continent. Ce n’est ni une fuite ni une solution miracle : c’est un contournement. Son utilité se mesurera aussi à ce qu’il rapporte aux cinéastes, pas seulement à ce qu’il montre.
SOURCES
- BBC News, 8 octobre 2026 – « Black and African cinema hub opens in London »
- Euronews, 13 octobre 2026 – « On n’attend plus : la magnate des médias Mo Abudu ouvre un hub du cinéma africain à Londres »
- UNESCO, 2021 – « L’industrie du film en Afrique : tendances, défis et opportunités de croissance »
- Variety, 12 juin 2020 – « Netflix Inks Multi-Title Pact With Nigeria’s EbonyLife »
- C21Media – « EbonyLife ON Plus relaunches to put African stories back in African hands »
