Michael Chilufya Sata n’est pas né dans les cercles du pouvoir. Avant de devenir président de la Zambie, il a connu les petits métiers, le travail manuel et les chemins de fer britanniques. Une trajectoire qui l’a conduit des quais de la gare Victoria, à Londres, jusqu’au palais présidentiel de Lusaka.

L’histoire de Sata est celle d’une ascension sociale et politique hors du commun. Mais aussi celle d’un homme qui, une fois arrivé au sommet, s’est retrouvé confronté aux contradictions du pouvoir qu’il avait passé des années à conquérir.

Michael Sata, à gauche, et José Manuel Barroso posent côte à côte devant le drapeau européen.
Michael Sata (à gauche) et José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, lors de la visite du président zambien à Bruxelles, en 2014. Photo : Communautés européennes / EC – Audiovisual Service, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons.

Le porteur de la gare Victoria

Né le 6 juillet 1937 à Mpika, dans ce qui était alors la Rhodésie du Nord, Michael Sata commence sa vie professionnelle loin des palais présidentiels. Il travaille d’abord dans la police, puis s’engage dans le syndicalisme et la politique. Dans les années 1970, il part au Royaume-Uni. Il y exerce plusieurs emplois, notamment dans une blanchisserie et chez le constructeur automobile Vauxhall, avant de rejoindre British Rail.

Il commence comme porteur à la gare Victoria de Londres. Il devient ensuite aiguilleur puis conducteur de train.

Cette expérience va profondément participer à la construction de son personnage politique. Sata peut se présenter comme un homme qui connaît le monde du travail parce qu’il en vient directement. Il n’est pas l’héritier d’une dynastie politique. Il est celui qui a travaillé pour gravir les échelons.

Lorsqu’il revient en Zambie, il entre progressivement dans la politique nationale. Il devient député, puis gouverneur de Lusaka. Il acquiert alors une réputation d’homme énergique, particulièrement visible sur les questions d’infrastructures et de gestion de la capitale.

Il devient ensuite ministre sous le président Frederick Chiluba. Mais c’est lorsqu’il passe dans l’opposition que Michael Sata va véritablement devenir une figure politique nationale.

Le « King Cobra » entre en scène

En 2001, Sata fonde le Patriotic Front, le PF. Il se présente la même année à l’élection présidentielle, mais ne recueille que 3,4 % des voix. En 2006, il progresse considérablement et arrive deuxième avec près de 30 % des suffrages. En 2008, après la mort du président Levy Mwanawasa, il se représente encore et obtient environ 39 %, mais échoue une nouvelle fois.

Trois défaites ne suffisent pas à le faire disparaître.

Au contraire, Sata construit progressivement son image d’opposant infatigable. Son franc-parler, son tempérament combatif et ses attaques contre les élites lui valent le surnom de « King Cobra ».

Son discours repose alors sur une idée simple : les richesses de la Zambie doivent davantage profiter aux Zambiens.

Promettre de rendre le pouvoir au peuple

À l’approche de l’élection de 2011, Sata transforme cette rhétorique en programme politique.

Il promet de combattre la corruption, de créer des emplois et d’améliorer le niveau de vie de la population. Il défend une meilleure redistribution des revenus issus de l’exploitation du cuivre, principale richesse du pays.

Un camion de chantier géant traverse une route poussiéreuse près de la mine de cuivre de Nchanga, en Zambie.
Un camion de mine près de la mine de cuivre de Nchanga, à Chingola, en Zambie. Photo : BlueSalo, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Il promet également la gratuité de l’éducation et une nouvelle Constitution dans les 90 jours suivant son arrivée au pouvoir.

Son discours séduit notamment une partie des classes populaires et des travailleurs qui considèrent que la croissance économique du pays ne bénéficie pas suffisamment à la population.

Mais une autre cible occupe une place centrale dans sa campagne : la Chine.

La Chine comme symbole d’une souveraineté confisquée

Dans les années 2000, les entreprises chinoises prennent une place considérable dans l’économie zambienne, notamment dans le secteur minier. Sata fait de cette présence un thème majeur de son opposition. Il accuse certaines entreprises chinoises d’exploiter les travailleurs zambiens et dénonce ce qu’il considère comme une influence excessive de Pékin sur l’économie nationale.

Son discours devient parfois particulièrement virulent. Il utilise notamment le terme « infestors », contraction de « investors » et « infest », pour désigner certains investisseurs chinois. Mais cette position va évoluer.

Dès 2008, Sata affirme qu’il protégera les investissements chinois s’il arrive au pouvoir. Une fois élu, il adopte une position beaucoup plus pragmatique : les investisseurs étrangers sont les bienvenus, mais doivent respecter les travailleurs zambiens et les lois du pays.

Cette évolution constitue l’une des premières grandes contradictions de son parcours : celui qui avait fait de la contestation de l’influence chinoise un argument électoral doit désormais composer avec la réalité économique d’un pays dépendant fortement des investissements étrangers et de son industrie minière.

Après dix ans, enfin président

Le 20 septembre 2011, Michael Sata se présente pour la quatrième fois à une élection présidentielle. Cette fois, il gagne avec environ 43 % des suffrages, il devance le président sortant Rupiah Banda. Le 23 septembre, il prête serment et devient le cinquième président de la Zambie.

Trois électeurs zambiens montrent leur carte d’électeur devant un bureau de vote en 2011.
Des électeurs zambiens montrent leur carte d’électeur lors du scrutin de 2011. Photo : DFID – UK Department for International Development, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons.

Après dix années passées dans l’opposition, l’ancien porteur de la gare Victoria entre à State House. L’alternance est historique : le PF met fin à vingt ans de domination du Movement for Multiparty Democracy.

Pour ses partisans, c’est l’aboutissement d’une histoire politique exceptionnelle. Un homme issu des classes populaires vient de conquérir la plus haute fonction du pays. Mais c’est précisément à partir de ce moment que son récit politique devient plus complexe.

Construire, décentraliser, mais ne pas tout tenir

Durant ses trois années au pouvoir, Sata engage notamment une politique de développement des infrastructures et poursuit la décentralisation administrative.

Il crée la province de Muchinga en 2011 et multiplie les districts afin de rapprocher l’administration des populations.

Michael Sata, en tunique claire au centre, debout avec des officiels derrière une table fleurie lors d'une cérémonie à Lusaka.
Michael Sata (au centre) lors de l’ouverture de la 4e réunion des États parties à la Convention sur les armes à sous-munitions, à Lusaka, le 9 septembre 2013. Photo : Cluster Munition Coalition, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.

Son gouvernement poursuit également des investissements dans les infrastructures et tente de renforcer la présence de l’État dans différentes régions. Mais plusieurs promesses emblématiques de sa campagne restent inachevées.

La Constitution qu’il avait promis de faire adopter dans les 90 jours n’est pas livrée dans le délai annoncé. Ses promesses concernant l’emploi et la gratuité de l’éducation suscitent également des déceptions.

Dès 2012, des observateurs dressent le constat d’un président qui n’a pas réussi à transformer l’ensemble de ses promesses électorales en politiques concrètes.

Le contraste est d’autant plus frappant que Sata s’était construit précisément sur sa capacité à dénoncer les insuffisances des gouvernements précédents.

De l’opposant au pouvoir à l’homme de pouvoir

L’autre évolution concerne sa relation avec les institutions et ses adversaires. Celui qui avait passé une décennie à contester le pouvoir est désormais accusé par ses détracteurs de chercher à limiter l’espace laissé à l’opposition et aux voix critiques.

Son gouvernement est notamment critiqué pour la pression exercée sur certains opposants et médias. Le tempérament qui faisait sa force dans l’opposition devient ainsi une source de controverses lorsqu’il est président.

Cette transformation n’est pas propre à Sata. Elle constitue l’une des grandes contradictions de nombreuses trajectoires politiques : l’opposant peut prospérer grâce à la contestation du pouvoir, avant de devoir lui-même défendre les institutions et les équilibres qu’il critiquait lorsqu’il était dans l’opposition.

Un président au parcours hors norme

Michael Sata n’aura finalement passé qu’un peu plus de trois ans à la tête de la Zambie. En 2014, son état de santé se dégrade. Ses absences publiques alimentent les interrogations alors que son gouvernement communique peu sur sa situation. Il part finalement à Londres pour recevoir des soins.

Un homme âgé souriant avec un poing levé, portant un costume et une cravate, se tenant devant d'autres personnes en arrière-plan, possiblement des juges en tenue traditionnelle.

Le 28 octobre 2014, Michael Sata meurt à l’âge de 77 ans dans un hôpital londonien. Il laisse derrière lui une trajectoire difficile à résumer en une seule image.

Il a été policier, syndicaliste, travailleur manuel, porteur, cheminot, député, gouverneur, ministre, opposant et finalement président.

Il a remporté une élection après trois défaites présidentielles et dix années d’opposition. Il a promis de lutter contre la corruption, de créer des emplois, de redistribuer davantage les revenus du cuivre, de rendre l’éducation gratuite et de réformer rapidement la Constitution.

Il a aussi investi dans les infrastructures et engagé une politique de décentralisation. Mais il a également laissé derrière lui des promesses non tenues, un virage pragmatique sur les investissements chinois, des controverses sur sa manière d’exercer le pouvoir mais surtout, un mandat inachevé…

Michael Sata incarne la possibilité, pour un homme issu d’un milieu populaire, de franchir les différents échelons jusqu’à atteindre la fonction suprême. Mais son parcours rappelle également que conquérir le pouvoir et l’exercer sont deux combats différents.

Le premier, Michael Sata l’a remporté après dix ans. Le second, il n’aura eu que trois années pour le mener.


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