Le cinéma, c’est l’arme la plus puissante.
– Ousmane Sembène
Il y avait pourtant de quoi espérer. Espérer qu’enfin, le cinéma guadeloupéen ose briser les conventions, prenne le risque de s’affranchir des images faciles et des figures toutes faites. Peut-être allions-nous enfin délaisser les éternels antihéros éculés pour sculpter des personnages ancrés, charismatiques, porteurs de récits qui nous élèvent autant qu’ils nous révèlent.
Mais, malgré ses belles promesses visuelles et l’écrin authentique de la Guadeloupe qu’il expose sans artifice, Zion oscille entre l’envie de plaire et la peur de déranger.
Un récit qui effleure sans creuser
L’histoire avait de quoi nous accrocher : Chris, un jeune homme paumé, coincé entre quelques conquêtes et de petites combines, voit son quotidien bouleversé par une responsabilité inattendue. En parallèle, il accepte un coup risqué qui l’implique dans un engrenage dont il ne mesure pas toutes les conséquences.
Ajoutez à cela une relation complexe avec son père et le poids d’un traumatisme familial non résolu, et vous obtenez tous les ingrédients d’un drame intime et poignant.

Sauf que… le film effleure ces thèmes sans jamais les embrasser pleinement.
Prenons par exemple le lien entre Chris et son père. Le film nous pousse à attendre un moment de confrontation, une discussion profonde sur le passé et le présent. Mais elle n’arrive jamais. Certaines situations qui devraient susciter des réactions fortes passent sans véritable émotion, comme si les tensions et les douleurs étaient simplement esquissées, jamais pleinement incarnées.
On attend l’exploration des failles de Chris, de ses colères, de ses contradictions… Mais rien ne vient. Et ce silence émotionnel finit par peser lourd dans l’expérience du film.
Des figures dépassées, des héros absents

Dans ce paysage, c’est Tidog, le « méchant », dealer charismatique et sûr de lui, qui capte finalement l’attention. Et c’est là que réside l’un des problèmes du film : dans un contexte où les modèles sont rares, comment justifier qu’on laisse encore briller ceux qui participent à notre chute ?
Combien de jeunes spectateurs vont, malgré eux, trouver plus d’inspiration dans la posture de Tidog que dans les errements de Chris ?
On le voit dans un moment clé du film, où Chris se retrouve face à un tournant déterminant. Plutôt que d’être simplement l’antagoniste du récit, Tidog est sublimé par une aura quasi héroïque, renforcée par une mise en scène qui le place au centre de l’attention.
Le cinéma a un rôle puissant : celui de façonner des imaginaires, de proposer des modèles, de redéfinir ce qui est possible. Zion, avec ses choix narratifs, perpétue une image déjà trop présente, alors qu’un souffle nouveau est attendu. À l’heure où nos histoires mériteraient d’être racontées autrement, le film passe à côté d’un tournant essentiel.
Nous avons désespérément besoin d’autres figures, d’héroïsmes plus subtils, plus ambitieux, qui montrent qu’il existe des voies différentes, des fuites possibles hors du déterminisme. Et ce n’est pas Zion qui viendra changer cette donne.
Une critique sociale trop en arrière-plan
Le paradoxe du film se loge dans ce décalage constant entre la forme et le fond.
Visuellement, Zion offre de très belles images de la Guadeloupe, même si proches des clichés touristiques. Plages et cocotiers, la grandeur du carnaval, la richesse du Gwoka… Certaines séquences accompagnées de musique locale apportent une vraie énergie et la présence du créole comme langue principale dans le film séduit. L’ambiance posée par le contexte des récentes émeutes ajoute une tension palpable.

On aperçoit la réalité sociale en filigrane : un quartier délabré où errent des âmes perdues, une radio qui relaie la colère du peuple, une scène suggérant la crise de l’eau… Mais ces éléments restent toujours en fond, jamais au premier plan.
Et là, arrive le désagrément.
Si on ne connaît pas la Guadeloupe, on ne peut pas deviner que ces détails sont le reflet d’une réalité bien concrète. Ils sont intégrés comme un simple cadre narratif, alors qu’ils auraient dû être des moteurs de l’intrigue, des enjeux pour les personnages.
Zion aurait pu être un véritable choc social, un miroir brutal de la Guadeloupe d’aujourd’hui. Mais en l’état, il se contente de suggérer sans affirmer, et ça lui fait perdre une partie de sa puissance.
Un paradis piégé par ses propres démons
Et puis, il y a cet enfant, Zion, dont la présence est un élément central du récit.
Au fil du film, Chris est confronté à des choix qui le forcent à repenser ses priorités. Loin d’être un simple catalyseur d’émotions, l’enfant devient un miroir des contradictions du protagoniste, révélant autant ses failles que ses élans d’humanité.
Mais la conclusion qu’on nous propose reste bancale.
Certaines décisions, pourtant cruciales, semblent prises sans réelle transition, comme si elles allaient de soi. L’évolution du personnage principal, bien que suggérée, manque parfois de nuances pour être totalement convaincante. Le spectateur est laissé face à une résolution qui soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses.
Encore une fois, on nous demande d’accepter un dénouement qui aurait mérité plus d’ancrage et de construction.

Et maintenant, on fait quoi ?
En définitive, Zion se regarde sans déplaisir, mais il laisse un goût amer. Celui d’une occasion manquée. Celui d’un cinéma antillais qui, aujourd’hui plus que jamais, aurait tant à gagner à rêver plus haut, plus fort, plus libre.
Nous sommes sur un paradis sur terre, oui. Mais un paradis abîmé par des hommes qui semblent exister uniquement pour détruire, pour ruiner les espoirs et sombrer vers la haine plutôt que de choisir l’amour.
Alors, combien de temps allons-nous encore nous en contenter ? Jusqu’à quand allons-nous accepter que nos films rejouent toujours les mêmes refrains ?
Zion n’est pas un mauvais film, mais il incarne un frein récurrent : celui d’un cinéma qui semble hésiter à se réinventer.
Peut-être est-il temps de briser enfin le cercle.
Peut-être qu’un jour, nous oserons.
Peut-être qu’un jour, nous aurons le droit, nous aussi, à des héros à la hauteur.
Écrit par Thamani Couchy








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